Pour fêter ses 15 ans en grandes pompes, THE concept-store de la rue Saint-Honoré, non content d’avoir squatté le jardin des tuileries pour une fête popu et branchée (une recette maison), s’est offert un dixième numéro de son magazine baptisé LE COLETTE. Un mag pas plus grand qu’un mini glamour, avec un papier superbe (merci à Arjowiggins Creative Papers) et qui entremêle dans une science confondante de savoir-faire commercial, l’actu et l’archive, le témoignage et le souvenir, la mise en perspective cérébrale et la scéance shopping « décompléxée ».

Ce n’est pas tant la célébration justifiée et méritée de ces 15 années de succès qui a attiré mon attention mais le ton et l’esprit du magazine anniversaire en lui-même.

Un magazine tout d’abord. Je veux dire un magazine imprimé; imprimé sur du PAPIER, du vrai PRINT comme on dit dans le métier. N’y a t’il pas une douce extravagance pour le concept store parisien mondialement célébré pour sa curiosité et son indépendance, à vouloir détacher en toutes lettres sur du PAPIER les grandes étapes de sa gloire, au moment même où tant d’autres labels s’auto-congratulent de découvrir tumblr et pinterest?

Vous pourriez me répondre que le magazine indépendant, édité par une marque ou un grand magazin, ce n’est pas un cas isolé. Et que certaines marques ont poussé à son plus haut niveau d’excellence l’art de l’édition : je pense ici, et vous aussi sans doute, à ACNE, parmi les exemples de tout premier plan.

Pourtant, la singularité et l’originalité de LE COLETTE n°10 est réelle. Parce qu’il franchit une étape supplementaire dans l’excercice de la « curation », et nous ouvre le compas. Comment? Par exemple, en singeant l’iconographie d’internet. En reproduisant, façon beau-livre une communication entre deux smart-phones, ou en énumérant, sous forme d’interview classique, les liens préférés (les liens! mais que dis-je: les links) les links favoris donc, de plusieurs invités. Il en ressort un écroulement de liens facebook, tumblr, twitt, worpress qui sont certainement les premiers surpris de se trouver là. Des liens forcement inattendus, absolument impossible à retenir et sur lesquels bien entendu il est impossible de cliquer. Dissonnance cognitive assurée.


Deux rubriques complètent et éclairent cette jonglerie entre l’imprimerie et l’écran tactile, le temps jadis et le jour d’hui. L’interview de Jean Jacques Picart tout d’abord. Les deux premières réponses aux deux premières questions posés au puissant consultant sont un résumé frappant de notre époque. Je ne vous retranscris pas ses réponses mais je vous en propose ici une photo. Absolument pas – mais absolument pas – par fainéantise (je suis au dessus de tout soupçon) mais parce qu’il m’a paru d’une brave impertinence de bloguer (le mot est si obsolète déjà) un magazine qui lui même reproduit nos vies virtuelles. Un peu comme une mise en abîme vous voyez? Enfin, je me comprends.

L’autre séquence spécial retour vers le futur nous est envoyée en pleine face dans la rubrique expo. Comme Mai est le mois du cinéma (au moins sur la cote d’azur), Colette présente deux expositions autour de l’affiche de films. Dans la galerie du magasin concept-store, des « amis artistes » revisitent des affiches iconiques (en s’inspirant d’une idée du magazine Little whitel Lies (www.littlewhitelies.co.uk). L’effet est interessant mais il le devient encore plus, (encore plus du moins pour la pertinence de cet article) dans le reste de la boutique où Peter Stults a créé des affiches de films contemporains comme s’ils étaient sortis dans les années 40 ou 50. Décalage érudit comme on l’aime ici. Et mise en abîme et patati couffin.

Le reste du mag, c’est l’esprit de Colette pur jus, c’est à dire l’art secret de déniaiser les conseils de beauté, de s’auto dénigrer dans le style indirect libre, et surtout, surtout, l’art de faire passer la recette d’un saucisson brioché (pour 8 personnes) pour une vibration de l’air du temps. Respect.


Je ne pouvais pas terminer cette petite explication de texte sans y joindre une petite touche personnelle. C’est une photo de Sarah, qui est le petit rond du logo maison (sa mère étant le grand rond), prise en mars dernier, pendant le final du défilé de Anthony Vaccarello. J’étais bien loin mais comme souvent quand on sent que quelqu’un vous regarde, Sarah petit rond m’a capté et m’a envoyé un admirable sourire. Ce qui prouve, selon moi, que ses antennes -si sollicitées- restent connectées.

Hervé Dewintre