par Hervé Dewintre

Vogue est la gloire des magazines de mode. Un phare dont le rayon balaie le spectre du goût et éclaire le chemin de la tendance. Quasiment aucun titre n’a son aura, son prestige, son autorité. Et c’est mérité : les plus grandes plumes et les plus glorieux photographes se sont relayés au cours de son histoire pour construire sa légende. Le Vogue français a tout particulièrement marqué de son empreinte ce triomphe éditorial.

Sa mission, au fil des décennies, s’est précisée : vous avez remarqué que le magazine ne s’appelle pas Vogue France, mais Vogue Paris. Ce n’est pas sans raison.

Paris, pour moi, et de toute éternité, sera toujours la ville de la fine raillerie, de la malice qui se niche partout, surtout dans le sérieux, ce sera toujours l’esprit de contradiction qui anime l’art de la conversation. New York aime le positif, Paris aime la finesse.

Comprenez le mot « positif » dans le sens où il était employé au XIXème siècle : est positif ce qui est réel, solide, par opposition à ce qui est chimérique. C’est la raison pour laquelle le Vogue US est, par nature, plus commercial, quand le Vogue Paris lui, explique les mœurs et représente les idées de notre Capitale : un mélange d’aristocratie et de roture, d’Arletty et d’Inès de la Fressange, de valeurs et de prérogatives subtiles qu’on ne trouve nulle part ailleurs. C’est parce qu’elle accepte les chimères, que la ville de Paris, malgré ou peut-être grâce à l’affolante vanité des Parisiens, accueille et aime des créateurs qui seraient jugés fous ou irréalistes ailleurs. C’est la preuve de son génie et de sa singularité.

L’idée d’allier le Vogue Paris et Carla Bruni était plus qu’intéressante : excitante.

Elle a du talent jusqu’au bout des ongles, elle manie à la perfection la fausse maladresse, elle est experte en œillades, elle vous fait croire qu’elle vous aime pour vos roses et vos mains, elle est rusée, gracieuse, retorse, comédienne, elle minaude avec toute la finesse de la parisienne et l’ardeur de l’Italie, elle sait comme personne redevenir plus vierge que jamais à chaque nouvelle aventure, tandis que sa condition, son éducation et sa fortune la placent au-dessus du commun des mortels ; comme il doit être bon pour un homme de se laisser envoûter par l’ampleur de ses talents.

Et pourtant, ce numéro de décembre m’a saisi de stupeur et de consternation.

Rien à redire sur les éditos photos, quoique sans relief, ils sont agréables à regarder, ils sont conformes aux souhaits de la rédactrice en chef Emmanuelle Alt et du directeur de la publication Xavier Romatet : les éclairages sont polis, les poses tièdes, le ton sans faille ni provocation. Marie Claire aurait pu les imprimer sans problèmes. Les seules outrances commises le furent peut être par monsieur Photoshop mais ce n’est pas un problème lié à Vogue.

Le morceau choisi de ce numéro, c’est évidemment l’interview de Carla. Et c’est là où le bât blesse en profondeur. Vogue, c’est une voix qui porte, l’avant-garde, le raffinement intellectuel, c’est la mission que je lui assigne en tout cas dans mes rêves ; aussi quand ces mots défilent sous mes yeux, je refuse d’y croire.

Ces mots les voici :

Arthur Dreyfus (qui mène l’interview) : Vous dites, « je suis de culture italienne, je n’aimerais pas divorcer. »

Carla Bruni : Italienne et bourgeoise !

AD : Donc le féminisme est moins fort que la culture « italienne et bourgeoise » ?

CB : On n’a pas besoin d’être féministe dans ma génération. Il y a des pionnières qui ont ouvert la brèche. Je ne suis pas du tout militant féministe. En revanche je suis bourgeoise.

Deux choses : sur le féminisme, Carla fait de la provocation et ça marche. Ses propos ont ulcéré à juste titre les féministes, la polémique a eu lieu, bref je n’en rajouterai pas une louche. Depuis, la femme de notre ancien président a rectifié le tir dans ELLE.
Non, l’autre point, qui a éveillé mon attention, c’est la tirade sur la bourgeoisie. « je le dis avec plaisir, je suis une vraie bourge ».

La bourgeoisie, c’est un concept vague, où tout le monde peut entrer et sortir à sa guise, « une classe ouverte à tous les talents, le contraire d’une aristocratie fermée » comme le disait Prudhon. Mais une chose est sure : Carla Bruni n’est pas, ne peut pas, ne veut pas et ne sera jamais une bourgeoise. Pourquoi ? Parce qu’elle fait partie d’une autre caste, moins connue, moins médiatique, mais parfaitement circonscrite et identifiable : cette caste, c’est la haute bourgeoisie (ou grande bourgeoisie si vous préférez), ce qui est très diffèrent de la bourgeoisie. Jouer sur les mots et faire semblant de confondre les deux concepts, c’est de la malhonnêteté intellectuelle, ou pire, de la politique qui ne s’avoue pas.

La grande bourgeoisie, c’est le lectorat historique de Vogue. C’est l’ancêtre de la noblesse et le prolongement de l’aristocratie. C’est les 200 familles, des dynasties familiales, c’est « la classe pour soi », le guetto du gotha, la bottin mondain, la villa Montmorency (ou Carla a d’ailleurs un hôtel particulier), c’est le mépris du nouveau riche, une certaine idéologie de la naissance, c’est une ère strictement circonscrite : à Paris, le 7e, le 8e, le 16e nord ou le 17e sud puis ensuite Neuilly et quelques communes plus à l’ouest comme Maisons-Laffitte ou Le Vésinet. Enfin, en un mot, la grande bourgeoisie, c’est l’histoire (l’adn pour reprendre un terme consacré) de Carla. C’est Carla.

Le point en 2008 a signé une saga grandiose des Bruni-Tedeschi. Cette saga est accessible encore à ce lien. Je me contenterai ici de faire un bref résumé : Carla est l’arrière-petite-fille des Tedeschi qui fondèrent à Turin une entreprise de câbles électriques (qui sera plus tard la CEAT). La fortune familiale est venue de l’électricité ; dès les années 30, les Bruni Tedeschi sont déjà la deuxième grande famille d’industriels turinois : 30 000 salariés, 53 usines dispersées dans le monde, la CEAT fait concurrence à Michelin et Pirelli. En moins d’un siècle, la famille a accumulé une fortune gigantesque et acquis des demeures fastueuses : la villa de Moncalieri, les châteaux de Moriondo et de Castagneto Po, les vanneries du château de Rambouillet, des maisons un peu partout et de grands appartements parisiens. Et bien sûr, la résidence d’été du cap Nègre. Cigare aux lèvres et verre de whisky à la main, Alberto, le père (elle en a deux, mais c’est une autre histoire), Alberto donc, reçoit sa cour à l’ombre d’un immense châtaignier. La référence royale n’est pas fortuite. Il achètera plus tard le suaire de Louis XV pour habiller sa propre dépouille. Lorsqu’il visite les usines à l’étranger, il exige d’être conduit sur une voiture arborant deux drapeaux sur les ailes avant : celui du pays où il est reçu et celui de la CEAT. Alors non Carla, tu n’es pas bourgeoise, tu ne seras jamais la fille d’un artisan ou d’un boulanger, tu seras toujours la dernière génération d’une dynastie familiale aux prétentions réalistes à l’ aristocratie.

L’aristocrate donc, puisque c’est de lui dont il s’agit. Je prétends qu’il mène une vie fastueuse, non par gout mais par devoir. Ne riez pas, c’est une vérité historique. Que fit le maréchal de Richelieu, (petit neveu du cardinal) quand son petit-fils (qui pensait bien faire) lui montra qu’il n’avait pas dépensé à l’Université l’argent de ses menus plaisirs ? Eh bien, il entra dans une rage froide, jeta la bourse par la fenêtre, à un balayeur des cours, puis il se tourna vers son petit-fils et lui dit: « On ne t’apprend donc pas ici à être prince ? »

Cette anecdote illustre parfaitement l’éthique aristocratique de la consommation somptuaire mais aussi la substantifique moelle du Vogue Paris. C’est à dire le contraire de ce que serait un magazine bourgeois qu’on imagine plus en équilibre et en nuance, plus terne sans doute aussi et plus conformiste. Qu’on aime ou pas cette insolence n’est pas le problème, il ne s’agit pas de juger, mais d’éclairer l’histoire et la sensibilité d’une revue. Quand Carla Bruni, appuyée par l’extase béate d’Emmanuelle Alt, nous fait croire qu’elle est l’incarnation de la bonne bourgeoise, sans privilèges et sans monopoles, elle nous fait prendre des vessies pour des lanternes. Et Vogue Paris, qui valide cette mascarade, fait pire que se moquer de nous, il se moque de lui. Vogue Paris s’il te plait, ne fait pas ton petit bourgeois, soit conforme à ta vocation, claque l’argent par les fenêtres comme le maréchal, fait ton Karl qui propose à ses clientes de balayer les pavés boueux avec la traîne de leur robe haute couture. Ne te renie pas, ne vise pas ailleurs, la place est déjà prise de toute façon.

Nb : Pour illustrer cet article, j’ai volé sans chichi une photo extraite d’un magazine formidable. Il s’agit de Causette qui n’est pas une revue de causeuses ni de Cosette mais de féministes (vous savez, celles dont on a plus besoin). Un magazine sans publicité, qui ne vit que de son contenu (vous en connaissez beaucoup ?), rugueux mais pas agressif, plein d’aspérité et d’humour sans détours. La revue a tellement de succès qu’elle vient de passer du statut de bimensuel à celui de mensuel (en kiosques le dernier mercredi de chaque mois). J’ai honte de l’avoir découvert aussi tard parce que c’est une merveille. Et puis c’est tellement agréable de lire un magazine qui ne prend pas ses lectrices pour des quiches.