Photo tirée du look book Alain Gossuin automne hiver 2010

Le monde de la mode parisienne, sa physionomie aux multiples facettes, la variété de ses acteurs, le pittoresque de ses créatures, l’énormité de ses enjeux, ses rites enfin, me fascinent. À vivre, c’est une merveille. L’enchainement des événements est perpétuel, les fêtes sont nombreuses, le tumulte est constant. Etre au cœur de ce mécanisme, en observer les rouages, profiter de ses nombreux avantages et permettre à ma vanité d’être régulièrement flattée est véritablement plaisant. Ce système basé sur l’invention, le risque, le commerce, l’enfumage, l’imagination et surtout, sur le spectacle convient parfaitement à mon tempérament.

Ce plaisir n’exclut pas les dilemmes et ne protège pas des problèmes de conscience. Ne pas cracher dans la soupe ne justifie pas de mettre en sourdine son indignation.

J’aimerai vous parler de deux articles, parus coup sur coup ce mois-ci et dont la lecture m’a consterné. Le premier, sorti dans Le Parisien pendant la fashion week s’intitule « les plus grandes griffes ont cédé à la tentation ». La tentation de la délocalisation. Des marques millionnaires dont le nom est souvent synonyme de qualité, de luxe, et même d’excellence fabriquent désormais en Chine et dans les pays de l’Est. Certaines le reconnaissent clairement sur l’étiquette comme Sonia by Sonia Rykiel : Trench à 400 € « made in China », ou Marc by Marc Jacob : top noir à 245 €, fait en Chine également. L’article cite entre autres Lacoste qui ne produit plus ces célèbres polos dans le département de l’Aube, mais en Tunisie et dans les pays de l’Est. Les sacs à main de Lancel, vendus entre 500 € et 1 000 €, sont tous assemblés en Chine. Ce mouvement ne touche pas que les marques françaises : Burberry a fermé son usine galloise pour en ouvrir une dans la province chinoise de Canton.

Plus fort encore, les costumes hommes Kenzo et Givenchy,  du puissant groupe LVMH, auparavant fabriqués dans le nord de la France, sont désormais produits en Roumanie. Prix des costumes en boutique : entre 700 € et 1 000 €. Dans ces deux exemples, je note que seuls les vêtements qui se retrouvent sur les podiums continuent à être fabriqués en France. Je ne peux au passage m’empêcher d’y voir une arnaque puisque les pièces que vous voyez lors des défilés ne sont pas –stricto sensu- celles que vous trouverez en boutique.

Soyons clairs, je ne milite pas pour un renfermement sur soi, je ne suis pas chauvin et je méprise l’ethnocentrisme : il n’existe pas de hiérarchie entre les peuples et aucune nation ne résume le génie humain.  Il n’y a rien d’infamant, bien évidemment à fabriquer en Chine ou ailleurs.  Surtout quand les étiquettes l’annoncent clairement. Ce qui me dérange ici, c’est tout d’abord le prix des articles, qui lui n’a pas changé. Je comprends que le but et la justification d’une entreprise soit de faire du profit et « d’augmenter ses marges » mais l’absence de vision à long terme d’une société qui laisse s’évanouir ses savoir-faire locaux n’excite pas mon admiration ni mon envie de consommer ses produits. Et puis disons le franchement : si des griffes qui ont des prétentions à la qualité – et au luxe – utilisent les mêmes fournisseurs, les mêmes « mains », que  la grande distribution, à matière identique, j’en conclue que les prix pratiqués par les marques « moyen et haut de gamme » sont du recel. Mon autre motif de contrariété, c’est la standardisation. Je le répète, je ne considère aucun peuple supérieur à l’autre, j’aime l’infinie diversité des cultures  et il serait inacceptable de la part de l’Occident de prétendre porter, à lui seul, le destin de l’humanité. Ceci dit, je constate dans le même temps que nos ateliers se vident et que la main française se perd. Et ce n’est pas une bonne nouvelle. La « façon » française est un trésor qui mérite d’être préservée, non pour remplacer ou concurrencer les ouvriers chinois ou hongrois mais  pour enrichir de sa part de vérité une mondialisation qui doit être une recherche d’unité et non d’uniformisation. Concrètement et en une phrase, je résumerai ce paragraphe en affirmant que mes prétentions à l’élégance, au luxe et finalement à la singularité sont bien plus agréablement flattées par l’achat d’une veste Alain Gossuin fabriquée en France qu’une veste Givenchy fabriquée en Chine. Quant au groupe LVMH, qui vient d’organiser avec succès sa première journée du patrimoine, je fais le vœu que ce gout de mettre en lumière des savoir-faire locaux ne soit pas l’arbre qui cache la forêt.

Éternellement beau, Alain Gossuin, après avoir été un top model dans les années 90 est aujourd’hui à la tête d’une marque de pap masculin de luxe qui porte son nom (et dont je suis fan). Le croiser au salon made in france me persuade définitivement que sa marque n’est pas un coup marketing ( un nom connu plaqué sur une marque de pap quelconque) mais un vrai concept, une vraie maison.


L’appel à la resistance d’ Agnès Troublé. La fondatrice de la marque Agnès b a lancé un appel aux maisons de luxe pour qu’elles produisent plus en France. Elle constate que les fabricants et leur savoir faire disparaissent parce que les marques cherchent un profit maximum… « plein de choses ne sont maintenant plus fabricables en France » résume-t’elle pour expliquer son appel. Certaines maisons de luxe (Celine par exemple) ont encore réduit leurs commandes ou délocalisé vers l’Europe Centrale. Agnes b tient à donner l’exemple.

L’autre article est une dépêche afp qui concerne le sablage, une technique utilisée pour vieillir les jeans. Le titre est éloquent : « au Bangladesh, les ouvriers vieillissent les jeans et crachent du sang ». Tout est dit. Les ouvriers, dont des adolescents, contractent la silicose à force de vivre 10 heures par jour dans une pièce dont l’atmosphère est chargée de poussière de sable. Étonnamment, des marques comme H&M, Levi’s et Gap ont annoncé qu’elles ne commercialiseront plus de jeans usés avec ce type de procédé mais Dolce & Gabbana refuse d’y renoncer. Comment accepter de payer un jeans jusqu’à 300 euros sans jouir de la satisfaction de posséder un produit clean qui ne met pas en péril la dignité humaine ?  Une chose est sure : depuis que les dangers du sablage ont été largement mis en lumière dans les médias, et tant que toutes les marques ne se seront pas mises au diapason pour garantir des procédés propres, le jean à moins d’être totalement brut est, de mon point de vue, définitivement out. Beaucoup de marques heureusement l’ont compris et ont fait dans de très jolies propositions de «faux jeans » pour les collections de l’été 2012: vos magazines préférés ne devraient pas tarder à vous proposer ces alternatives bienvenues.

De ces deux articles, dont le sujet est proche finalement : la provenance et la fabrication de nos vêtements, et dont le ton est plutôt sombre, je tirerai cependant une conclusion optimiste. D’abord, des marques ont sincèrement compris que le « made in »était un atout de fabrication : je citerai Repetto par exemple. La marque était moribonde il y a 15 ans et connait un succès sous l’impulsion de son génial P.D.G. Jean-Marc Gaucher. La fameuse marque de ballerines, sans galvauder son prestige et la qualité de ses produits, multiplie désormais les éditions limitées en nombre et dans le temps. Pour se faire, elle a rapatrié à nouveau toute sa production en France afin d’une part d’accroitre la réactivité entre les équipes du style et les ateliers et d’autre part, d’augmenter le nombre de ses collections à sa guise. Je refuse de croire qu’une telle réussite reste unique : à Paris, le talent ne reste pas inemployé en toute impunité. L’autre point positif, c’est que je sens frémir une nouvelle exigence éthique, face aux questions déroutantes que porte le développement rapide de l’économie de marché. Alors que nous tâtonnons, à la recherche d’un modèle de développement qui préserve notre environnement, je sens percer la recherche d’un autre regard sur l’homme et sur la nature. La mode a sa part à jouer avec le développement de tissus propres. Quand porter du lin devient un acte militant…

LaContrie pour colette est une proposition de petite maroquinerie (ici en photo porte carte en cuir 150 €). Le cuir lisse est du veau barenia noir. Le cuir grainé est du cuir de chèvre breteuil. Tous les modèles sont cousus main. Les coutures sont en fil de lin. Réalisées à la main dans l’atelier de la rue de la Sourdière, ces pièces célèbrent le savoir-faire à la française avec un twist moderne.

Signe des temps, j’ai reçu un dossier de presse du concept store Colette qui met l’accent sur l’origine exacte de la fabrication d’un produit. Non seulement le produit est made in France, mais il est même made in rue de la Sourdière. Si Colette surfe le sujet, je me dis que l’emprise terne et menaçante de l’uniformité n’a pas encore gagné. En tout cas, j’ai choisi mon camp et pour moi le hype aujourd’hui, c’est le made in right.

Hervé Dewintre

je recommande : http://www.gossuin.com/

a voir aussi : http://www.maisonf.com