Les bloggeurs agacent parfois les pros de la mode. Moi-même,  il m’arrive de sourire de pitié devant le narcissisme éhonté de quelques-uns et le manque absolu de pudeur de beaucoup d’autres. Pourtant, si je mets mon cynisme de côté et que  je me force à réfléchir quelques minutes, je dois constater en toute bonne foi qu’ils apportent beaucoup au journalisme de mode. Ce post  est un petit cri d’affection et de reconnaissance pour cette nouvelle génération de conteurs.

Les deux bloggeurs les plus connus du monde, couple dans la vie, sur le défilé Rykiel.  Garance Doré et Scott Shuman aka thesartorialist. Notez qu’ils sont au premier rang et semblent libres d’aller où ils veulent.

« Une information partagée par tous n’a plus de valeur. »

Cette sentence – que je vais donc contester – est de Didier Grumbach qui préside depuis 1998 la « fédé », c’est-à-dire la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode : une institution dont le prestige est immense et dont l’autorité est crainte par tous les professionnels de la mode, aussi bien des stylistes que des journalistes. La « fédé » établit le calendrier des défilés parisiens de prêt à porter féminin et masculin, en précise les dates, accrédite les journalistes, et accueille en son sein les « maisons » qui auront l’honneur de faire partie du sérail. L’influence de la fédération est mondiale : face à New York qui voulait changer les dates de sa fashion week, Paris n’a pas cédé et les autres capitales se sont alignées.

Cerf Mendès-France, le grand père de Didier Grumbach, était confectionneur à Paris. C’était aussi un homme d’affaires avisé et sa société, fondée en 1902, et simplement baptisée de son nom, s’enorgueillit d’une longue prospérité. Sa renommée s’est d’ailleurs prolongée jusqu’à nos jours.

La confection, c’est un mot que vous n’attendez plus beaucoup aujourd’hui mais il résume pourtant plus qu’aucun autre tous les aspects de la mode du siècle dernier : longtemps, les femmes s’habillèrent chez des confectionneurs, où elles choisissaient en personne les tissus et les formes de leurs robes. Elles confiaient ensuite à une main d’œuvre la confection des vêtements. Le modèle inédit, coupé et fini, suivant des formes et des matières choisies par une seule et même personne, c’est une invention finalement assez récente. Et quand ces nouveaux personnages (les couturiers),  leurs nouvelles enseignes(les maisons de mode) inventèrent un nouveau domaine ( la Haute Couture) ils se gardèrent bien de s’occuper d’autre chose que de la couture. A peine acceptaient –ils, non sans condescendance, de confier leurs produits dérivés (le mot n’existait pas) à des licences.

Cette importante société de confection, Didier Grumbach en prendra les rênes en 1961 et y gagnera au passage, une connaissance profonde de la profession. Tandis que les industriels et les artistes se lançaient leurs mépris mutuel à la figure, il comprit – et il fut peut être le premier – les enjeux commerciaux, les nécessités économiques et en contrepoint  les impératifs singuliers en matière de création artistique qu’exigerait cette autre invention toute fraiche : le prêt à porter.

Dans un premier temps, la société de confection C Mendes se spécialisa dans le prêt-à-porter de la haute couture et géra les licences au niveau mondial de Lanvin, Philippe Venet, Jean Patou, Guy Laroche, Emanuel Ungaro. Mais Didier Grumbach ne voulut pas s’en contenter et devint en 1966 co-fondateur associé et co-gérant, à parts égales avec Yves Saint Laurent et Pierre Bergé de Saint-Laurent Rive Gauche.

Il repéra ensuite une jeune femme de 33 ans qui s’illustrait alors au sein de l’agence de style Mafia. Il l’engagea afin de créer une nouvelle société : Créateurs et Industriels. Cette jeune femme, c’est Andrée Putman, fille de banquier du Vie arrondissement parisien, et qui préféra à la vie d’ascèse que lui promettait sa frémissante carrière de pianiste virtuose, le tumulte de la presse féminine en devenant coursier pour la revue Femina, puis styliste photo (ce métier prestigieux s’appelait  à l’époque : styliste de plateaux) avant de prendre la direction artistique de monoprix. Avec cette agence, Didier Grumbach et Andrée Putman inventèrent une nouvelle expression et un nouveau métier: « le créateur de mode » qui ne sera plus le couturier du temps jadis mais le styliste tel que nous le connaissons aujourd’hui.

« Créateurs et Industriels » fut en réalité le premier concept-store ; il se dressa fièrement dans un immeuble de 800m2 rue de rennes pendant 5 années avant d’être vendu. 5 années, c’est une courte vie, même dans le commerce, mais ces 5 années furent denses et fécondes puisque de merveilleux créateurs, tels que Issey Miyake, Jean-Charles de Castelbajac, Michel Klein, Thierry Mugler ou encore – parmi beaucoup d’autres – Jean Paul Gaultier,  y présentèrent leurs premières collections.  Après cette vente, Didier Grumbach ne resta pas sans projet puisqu’il céda  ses participations dans C. Mendès, devint président et associé de Thierry Mugler, développa aux USA  les collections de Yves Saint Laurent Rive-Gauche, de Valentino Boutique, de Chanel Boutique et fut également président de Yves Saint Laurent, Inc

Si ces hauts faits d’armes ne suffisaient pas à éclairer le professionnel, nous pourrions également indiquer que  Didier Grumbach inaugura deux usines de prêt à porter : la première à Chalonnes-sur-Loire, en 1967, et la deuxième en 1968, à Angers : cette deuxième usine existe toujours : elle appartient à Gucci Group et se consacre encore aujourd’hui à Yves Saint Laurent.

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Ce début de carrière en résumé vous a certainement donné une idée de l’ampleur de personnage. Ajoutons pour clôturer cette esquisse de portrait que Didier Grumbach est issu d’une famille de grand bourgeois – son oncle maternel fut l’illustre Pierre Mendes France – et qu’il est un parfait gentleman. Il cède volontiers sa place sur les défilés à la malheureuse rédactrice qui arrive en retard et vous salue très courtoisement si son regard a déjà croisé le vôtre au moins une fois.  Dans l’épineux conflit qui opposa Paris et New York sur la question sensible des dates de fashion week, Didier Grumbach ne parla pas de deal informel mais de « gentlemen’s agreement » ce qui vous pose une conversation.

Vous l’aurez compris, Didier Grumbach est un homme d’une stature immense, d’une autorité puissante, appuyée sur une connaissance inégalée de la mode et ses sentences sont sans réplique possible. Malgré tout, quand je lis dans l’une de ces interviews qu’il considère que les maisons de mode ne devraient pas ouvrir les portes de leurs défilés à des personnes qui n’ont rien à y faire  – en vertu d’une maxime qui veut que l’information, pour avoir de la valeur, ne doit pas être connue de tous – je considère humblement, qu’il a tort.

Il a tort car les défilés, dont il a connu tous les déploiements au cours des dernières décennies, ont changé de but et de finalité. Et c’est peut-être d’ailleurs sa trop vaste connaissance de l’histoire de la mode qui l’empêche de juger par le prisme d’une vision neuve et candide l’éclosion des bloggeurs (puisque c’est d’eux au fond qu’il s’agit) aux côtés des véritables professionnels de la profession.

Le défilé que Monsieur Grimbach a connu, c’est le défilé qui présente les collections six mois à l’avance aux acheteurs et aux rédactrices. Un outil de travail. Ce défilé-là n’existe plus, du moins il n’existe plus pour les marques puissantes et médiatiques. Il est devenu autre chose. Primo, parce que le net a pulvérisé toutes les prétentions à l’exclusivité et à la primauté de l’info : les tenues présentées sur les podiums sont accessibles visuellement, par tous, par tout, à la seconde et ensuite : croire qu’avec Internet, la notion d’exclusivité a encore un sens est un combat perdu d’avance. Une photo est exclusive sur internet les deux premières secondes avant de s’éparpiller sur la toile aussi vite que le vent. Tom Ford a bien essayé d’interdire son défilé aux caméras pour réserver la primeur de ses tenues aux supports qu’il avait choisi mais je ne pense pas que ce système tienne encore la route ni que cette volonté du secret et de l’intimité n’aient excité autre chose que l’indifférence et l’oubli des modeuses dont l’attention est accaparéee par les présentations en temps réel.

De mon point de vue, les défilés ne sont plus des outils de travail pour la presse et les acheteurs qui  d’ailleurs travaillent bien plus tranquillement en showroom. Je remarque au passage que les marques qui ne défilent pas  ne s’en portent pas plus mal : Cardin a connu la fortune en snobant les défilés et la gloire d’Alaïa n’ a jamais eu besoin de podiums pour être célébrée. Je prétends que  les défilés sont –qu’on le déplore ou non – des shows à part entière, destinés à attirer l’attention de la planète le jour même. Des shows conçus pour être des démonstrations de force, glorifier le prestige d’une maison, attirer l’œil sur la marque, vendre des parfums et des accessoires. En deux mots : ils sont destinés au grand public. Pour m’en convaincre davantage, je note que les modèles présentés sur le podium sont surtout des tenues « d’image » et souvent, elles ne se retrouvent même pas en boutique. Si on se bat encore pour y assister, ce n’est plus pour y travailler, mais pour y respirer l’excitation du moment et y flatter de précieuses vanités, la sienne en premier lieu.

Ces défilés, qui sont des histoires connues de tous désormais, ont-ils pour autant perdus leur valeur ? Je ne le pense pas. On aime  le Titanic de Cameron même si on sait que le navire coule à la fin car (j’en arrive ici au but et à la justification de ce post) : une histoire connue à l’avance sera toujours excitante grâce à l’art du conteur.

Les bloggeurs ont trouvé des façons merveilleusement nouvelles de nous faire partager leurs expériences. Je frémis souvent d’impatience à l’idée de découvrir les nouveaux billets de mes bloggeurs préférés :  j’aime l’écriture délicate de Géraldine Dormoy, je ris aux larmes en dégustant les saillies mordantes mais éclairantes du mystérieux satirialist , j’admire le stakhanovisme de Perceval et de tant d’autres encore. Signe des temps, rédacteurs en chef de prestigieux magazines et respectables anciens directeurs de maison de couture s’y mettent avec bonheur.  Je ne me lasse pas de l’ironie tendre de Patrick Cabasset, des confidences libres de Donald Potard, ancien PDG de Gaultier et mes amis eux-mêmes se sont retrouvés sous la bannière de la dreamteam.

Sous leurs plumes, l’émotion des défilés est intacte, l’intérêt retrouvé, peut-être même plus intensément qu’à la lecture de magazines. Je pense même en toute sincérité qu’ils ont apporté une saine bouffée de fraîcheur au journalisme de mode qui, sous la pression toujours plus forte des annonceurs,  se dirigeait lentement vers la retranscription de dossier de presse. Même s’ils sont brouillons et ne doutent de rien, les bloggeurs  tirent le système vers le haut en imposant à tous de se renouveler : ils nous poussent à libérer notre art de récit et à raconter notre part de vérité.  Je ne  prête pas toutes les qualités du monde aux bloggeurs pour autant bien évidemment et je souris avec malice quand le plus prestigieux d’entre eux : thesartorialist, déclare sans rire  que l’existence de Tavi est une inconvenance préméditée par les professionnels afin  de  lui nuire mais enfin, s’ils ont aussi  leur parti pris et leurs ridicules, ils participent avec force à l’éclat du fashion circus. Je leur souhaite toute la place qu’ils méritent dans un tome deux (pourquoi pas?!) des histoires de la mode de Didier Grumbach.

Histoires de mode, Didier Grumbach, beau livre (relié)

Texte et photo : Hervé Dewintre