Par Hervé Dewintre. Texte et photos.

Émerveillement ce soir de fin juin : Berluti privatise les jardins du palais royal, y installe un labyrinthe éphèmere et reçoit ses invités à table et aux chandelles. Songe d'une nuit d'été.

Antoine Arnault est le fils ainé de l’homme le plus riche d’europe. Un homme qui a construit par sa seule intelligence et sa combativité hors norme le plus grand groupe de luxe du monde. Evidemment, être le fils de Bernard Arnault, propriétaire de LVMH, c’est à dire propriétaire de Louis Vuitton, de Christian Dior, de Celine, de Givenchy, de Kenzo, et de quelques dizaines d’autres marques de luxe, de mode et de spiritueux du même acabit, homme du nord, roubaisien de surcroit, et donc forcement réservé, fondamentalement rebuté par la gouaille méditerranéenne et attentif au seul mérite, impose de faire ses preuves et de ne pas se contenter de ronronner sur ses lauriers d’héritier, ne fusse que pour satisfaire aux vanités de l’amour-propre paternel.

Pour lui permettre d’acquèrir une épaisseur entreprenariale, Bernard Arnault a fait cadeau de Berluti à son fils. Berluti, bottier depuis 1895 – et depuis quelques années, propriété du groupe LVMH où elle ronronnait parmi une écurie de labels de prestige – est l’outil avec lequel le richissime héritier va apprendre à developper une marque « style de vie ». Nom superbe, connu de tous les grands de ce monde pour la perfection de ses cuirs, patines et pour le savoir-faire de ces artisans, mais dont le chiffre d’affaires -100 millions d’euros- est loin de concurrencer le malletier star du groupe, Louis Vuitton, qui pése, lui, 6 milliards.

100 paires de berluti dans les jardins du palais

Les sentimentaux noteront que ce don perpétue une tradition de prise de risque : Antoine Arnault hérite de Berluti à l’age où son père recevait des mains du sien les clefs de l’entreprise familiale: une entreprise de batiment valant 100 millions de francs. Symbole fort ou technique d’apprentissage? Rapellons qu’avec ce capital, Bernard Arnault, avec le flair d’un chien truffier, déterra Christian Dior du cimétière Boussac où elle s’endormait, arracha ensuite Louis Vuitton des mains de ses propriétaires au cours d’une guerre épique dont les chroniques de l’époque se souviennent et eut le génie de faire confiance à des sorciers du style John Galliano et Marc Jacobs auxquels il confia la direction artistique de maisons venérables mais compassées. On connait le reste de la légende.

Les jardins du palais royal privatisés pour la premiere fois de leur histoire par le pouvoir persuasif d'Antoine Arnault

Entreprendre donc. Antoine Arnault, directeur général de Berluti, se lance dans les grands chantiers. Il rachete Arnys, ouvre plus de boutiques et engage un directeur artistique. Le but? Développer une ligne de prêt à porter. Fin juin, par une délicieuse fin de journée de début d’été, le tout paris mode et chic fut conviée à un dîner dans les jardins du palais royal pour admirer la deuxième collection de mode masculine de berluti, la collection printemps été 2013, signée par le directeur artistique Alessandro Sartori.

La grande journaliste de mode Suzy Menkes entre Antoine Arnault et Allessandro Sartori le directeur artistique de Berluti au coeur des jardins du palais royal

La grande journaliste de mode Suzy Menkes entre Antoine Arnault et Allessandro Sartori le directeur artistique de Berluti au coeur des jardins du palais royal

Pour rendre tout le sel de cette séquence et lui rendre justice, pour la mettre en perspective aussi, il faudrait parler du lieu tout d’abord et surtout raconter l’histoire de ce rectangle d’or, du palais, du jardin et des trois galeries qui l’entourent mais je sais aussi qu’internet n’aime pas les textes longs et je crains d’abuser de votre patience. Sachez simplement que le palais royal ne fut jamais comme je l’ai parfois entendu dire un endroit mal famé : il est vrai néammoins qu’il conserva longtemps le souvenir et les traces d’une grande liberté de moeurs mais cela ne doit pas effacer le principal: il fut avant tout une capitale au milieu d’une capitale où magnificence des boutiques, restaurateurs d’exceptions, cafés luxueux, salles de jeu, courtisanes et amours tarifés étourdissaient le regard. On disait du Palais Royal qu’il était le centre de l’Europe. Encore aujourd’hui, il n’y règne pas un consumérisme hystérique et pressé ; au contraire, un indéfinissable parfum de volupté et de langueur traine encore sous les arcanes ; il fait bon y flâner. Les habitués viennent à pied par les passages. Nous sommes au coeur de Paris et pourtant nous avons l’impression d’être dans un endroit secret où les portes discrètes des échoppes de luxe sont toutes pleines de promesses de délices raffinés. Sa vocation est toute dédiée au luxe, au charme et à l’esprit.

Jamais, non, jamais, je n’aurai cru possible ces jardins qui furent toujours ouverts au public, même aux moments forts de la royauté puissent être un jour privatisés. Les autorisations à obtenir auprès des administrations doivent être colossales: ville de paris, ministère de la Culture, architecte des bâtiments de France, direction du Patrimoine et pourtant, il faut lui reconnaitre ce haut fait d’armes, Antoine Arnault y est parvenu. C’est une victoire importante: aux premiers pas, les invités de cette présentation, stupéfaits de se voir, le temps d’une soirée, propriétaires de l’intégralité de cettelégende ont du fremir devant cette demonstration de pouvoir et songer que l’héritier faisait ici la preuve d’une ténacité qu’on ne lui connaissait pas encore.

Je ne dois pas oublier de vous préciser que je fais parti des invités car les chaleureuses recommandations de Patrick Cabasset, célèbre critique de mode et redacteur en chef de l’Officiel, m’ont valu d’obtenir le poste de correspond à Paris pour l’Officiel Ukraine ; je me promettais d’ailleurs et par avance de régaler nos amis fashion de Kiev du spectacle qui s’annoncait hors norme. Je songeais dans le même temps à ne rien perdre des manifestations du pouvoir qui se mettaient en place sous mes yeux et dont j’avais la chance de pouvoir témoigner.

Aux premiers pas, la mise en scène déployée dans les jardins annonce une orgie de moyens. Un chemin éclairé aux bougies nous mènent à l’orée d’un labyrinthe végétal créé pour l’occasion et au sein duquel mocassins, richelieux et derbys se nichent dans des embrasures ou des soupirails tandis que des mannequins se terrent à l’affut dans des culs de sacs. Première constatation, la nouvelle révolution qui s’opére chez le botier ne passera pas par un changement de produits. Tout ici est du Berluti pur jus: à peine les lignes se sont-elles légèrement allongées pour les bottines et les mocassins.

Le labyrinthe franchi, nous découvrons ébahis, un village garni de studios ouverts qui sont autant de scènes de vie d’une élègance masculine fantasmée sur laquelle on aurait non pas saupoudrée mais déversée un plein flacon de sirop 50’s.

C’est ici la reconstitution d’un studio de cinéma hollywodien, là une garden party champêtre, une verrière où de grands bourgeois s’adonnent à la collecte de papillons, le bar à cigares, ou encore un bureau (de détectives ou de reporters?) quand ce n’est pas un atelier de peintures qui évoque plus volontiers l’oisiveté germanopratine que l’insouciance de la bohème.

Dans chacune de ces scenettes, le même savoir-faire du cuir et de la patine se déploit dans une orgie de trench-coats et de vestes safaris aussi légèrs et souples que le permet l’art gantier le plus délicat. Alors que son père avait choisi de révolutionner le luxe en lui adossant des créateurs fous et de génie, le fils a choisi un directeur artistique discret pour qui le luxe se niche dans les détails, à l’opposé de la démonstration d’exhuberance stylistique.


Le savoir-faire, tout en mesure et en couture: chaque vêtement, chaque accessoire est comme de bien entendu le résultat d’un ensemble de techniques exclusivement développés par des artisans spécialisés de la maison, les motifs d’inspiration Fifties et les impressions sont dessinés au crayon. On nous indique que deux nouvelles constructions d’épaules, souples et confortables, mises au point par les experts tailleurs de la maison, permettent aux vestes de garder un look plus ou moins casual.

Et tout dans ce spectacle crie que l’ultime refuge du luxe sera la matière : de la gabardine de coton botanique, appelé toile de Genève, du lin, du noble denim japonais ( tissé et coupé avec les mêmes soins qui sont prodigués en couture), du shantung de soie , du bambou et du cachemire: tous ces étoffes sont tissés à la main à partir de fibres végétales et montrent d’ailleurs des irrégularités naturelles qui renforcent leur attrait. Même la maille intègre des points innovants. Est-il nécessaire de vous préciser que les doublures cotons sont l’oeuvre de couturières méticuleuses.

Denim tissé au japon et coupé avec le même soin prodigué en Couture. Ici avec finitions cuirs

Certaines pièces avec des manches en cuir ou en nubuck affichent des tissés mains complexes ou des perforations ligaturées inspirées du travail de l’artiste italien Gioppe i Bella. Quant à la palette de couleurs – indigo, rouille, essence, rhubarbe, sable, café et asphalte – elle ne dépaysera pas les clients de Brioni, de Zilli, de Loro Piana et rassurera les aficionados d’Arnys.

Carine Roitfeld et Alessandro Sartori le directeur artistique de Berluti


Les invités présents (300) débordent largement du monde de la mode masculine. C’est plutôt l’affluence des grands jours du coté des beautiful name. Carine Roitfeld et Alessandro Sartori se congratulent respectivement de leurs projets respectifs et se promettent une invitation à déjeuner tandis que les chroniqueurs people n’ont qu’à se baisser pour recueillir les sourires de Joshua Jackson (habillé en Berluti), Diane Kruger, Roberto Bolle, Dita von Teese (habillée en Emilio Pucci et Sergio Rossi), Ellen von Unwerth, Mathilde Meyer, Alexia Niedzielski, Elizabeth von Guttman, Pamela Golbin, Dolores Chaplin, Daniel de la Falaise, Patrick Demarchelier, Paolo Roversi, Vahina Giocante (habillée en Diane Von Furstenberg et Sergio Rossi), Laure Heriard-Dubreuil, Marisa Tomei, Saskia de Brauw, Noe Duchaufour-Lawrance, Joana Preiss, Tomer Sisley, Tuki Brando …

Patrick Cabasset editor in chief at l'OFFICIEL et Laurence Sudre-Monnier Directrice des Relations Extérieures de la Fédération de la Couture de Paris

Antoine Arnault et sa soeur Delphine

Comme tout le monde j’ai découvert le visage de Delphine Arnault, en 2005, sur la couverture du numéro de Paris Match dans lequel se déployait un reportage d’une quinzaine de pages consacré à son mariage. C’était la première fois que cette puissante famille, la plus riche de france, acceptait de livrer aux médias un évènement de leur sphère privée. Quel faste dans ce mariage, un village entier bloqué, une liste d’invités qui ressemblait à l’almanach des « 200 familles », karl lagerfeld recruté en photographe de mariage tandis que le chateau d’yquem le vin le plus cher du monde coulait à flot (une propriété du groupe LVMH bien évidemment) et réjouissait les papilles les plus blasés. Royal, ou tout au moins princier. Si son frère Antoine s’affiche volontiers avec le mannequin russe Natalia Vodianova, Delphine est depuis ce mariage rester discrète à l’image de son père.

Regardez bien ces deux visages, Delphine et Antoine, et mémorisez les bien, ainsi vous n’oublierez pas qui sont les vrais maîtres de la planète mode. Delphine intervient dans toutes les décisions stratégiques de la maison Dior. Elle a pesé de tout son poids dans le recrutement de Raf Simons, en successeur de John Galliano. Réputée consciencieuse et perfectionniste, elle siège aussi au conseil de nombreuses marques du groupe (Céline, Cheval Blanc, Pucci, Loewe) mais aussi du groupe M6. Elle se forme auprès de de Sidney Toledano, 61 ans, le directeur général de Dior. Antoine, lui a pour mentor Yves Carcelles, le DG de Louis Vuitton. Un jour, la question de la succession se posera.

Bernard Arnault écoute consciencieusement la leçon d' alessandro sartori sous les yeux de ses fils

La famille Arnault salue Olga Berluti

un modèle La nuit tombe sur la centaine de paires de chaussures Berluti one cut -une seule pièce de cuir- décliné dans toutes les couleurs de la collection

Antoine Arnault, que je n’ai cessé de mitrailler, me dit amicalement de ne plus photographier son père. Comme pour le préserver sans doute. Bernard Arnault lui regarde ses enfants avec tendresse. Une tendresse véritable qui me rappelle une scène de Jurassic Park 2 quand l’énorme et puissant T-Rex pousse sa jeune progéniture à attaquer et à dévorer sa première proie vivante (un avocat si mes souvenirs sont bons). Bernard Arnault ne restera pas au diner, il s’envole aux dernières lueurs du crépuscule vers d’autres victoires.

Que dire de plus sur la collection, sur cette soirée, sur ce lieu? Peut-être, puisque c’est l’été et que avons du temps, se rapeller ce texte d’Eugène Roch qui écrivait en 1832 :

 » Tous les magasins sont consacrés, dans ce riche bazar, aux objets de luxe et aux brillantes superfluités. Vainement y chercheriez-vous les gros meubles et la plupart des ustensiles de ménage ; ils en sont exclus, non-seulement parce qu’ils exigeraient des locaux trop spacieux, mais parce que le Palais-Royal n’est point le bazar des Parisiens ; tout ce que les soins de la culture produisent de plus beau, de plus exquis, de plus suave ; tout ce que les arts exécutent, en tout genre, de plus parfait. Le commerce, la mode, les saisons et même les heures courent sans cesse de magasin en magasin pour y faire entrer la nouveauté sous toutes les formes, et le Palais-Royal est à tous les instants une école de goût pour les autres marchands de la capitale.  »

à Paris, il en est des appartements et des maisons commes des rues et des quartiers, ils ont des prédestinations.