par Hervé Dewintre

Jeu de mains, jeu de vilains ? Ça se discute. Bien évidemment, les crêpages de chignons qui se terminent au sol et les coups de boules sont indéfendables : ce serait aussi vulgaire que de dire « à vos souhaits » ou « bon appétit » dans un rallye mondain mais la claque, elle, a tout sa place dans le guide du savoir-vivre pendant les défilés à l’usage des jeunes filles et des rédactrices en chef offensées.

Bref résumé des faits : la tragédie s’est déroulée dimanche à New York, quelques minutes avant le lancement du défilé – très prisé – de Zac Posen. Pour de ténébreuses raisons de sécurité, le « seating » (terme hautement technique désignant le nombre de places assises allouées aux invités) fut considérablement réduit. 60 places en moins et par conséquent, 60 invités à recaser. Et parmi eux, la famille de l’OFFICIEL, c’est-à-dire Marie-José Susskind-Jalou, présidente des éditions Jalou accompagnée de ses deux filles : Jennifer Eymère, la rédactrice en chef de Jalouse et Vanessa Bellugeon qui dirige la mode à l’officiel.

Seating débacle donc.

Lynn Tesoro, co-fondatrice de HL Group, l’agence de communication en charge des relations presse du défilé proposa aux rédactrices françaises de s’installer en standing, (autre terme technique qu’on attribue aux personnes qui n’ont pas le droit de s’assoir et qui regardent le show debout, derrière les autres).

C’était une proposition tout à fait inacceptable ; de fil en aiguilles, la situation s’envenima :

-« Ne parlez pas comme ça à ma mère » prévint Jennifer Eymère, en guise d’injonction assortie de ce premier avertissement : « Attention, je vais vous gifler ».

Et soudain , le scandale fut : Lynn Tesoro, les yeux encore agrandis de surprise, reçut une confortable gifle devant son équipe stupéfaite.

Ah cette claque ! Comme elle a fait jaser depuis deux jours : le site du très sérieux WWD ainsi que celui vogue en ont même trempé leur plus belle plume dans l’encrier de la malice pour décrire ce drame comme l’un des points forts (excusez l’expression) de la semaine !

Chaque milieu a son langage : ainsi ce qu’on appelle un « good old catfight » dans la mythique série tv « Dynasty », est traduit dans les milieux diplomatiques par « un léger contretemps ». Dans la belle ville de New York , le mot en vigueur est « slap » : la claque, mais à Paris, notre histoire nous fait pencher pour le joli terme de soufflet : littéralement « un coup de la main à plat sur la joue » (en clair, une bonne baffe), dont le but cependant n’est pas d’assommer son interlocuteur mais de lui faire subir un affront, de le faire rougir non physiquement mais moralement.

Y-a-t-il eu affront ? Clairement oui. Chaque milieu a ses us et coutumes : dans « le monde de la mode », aussi ridicule et puéril que cela puisse paraitre – à juste titre – aux yeux d’un observateur extérieur, le placement sur les défilés est un marqueur de position sociale. C’est sans doute le dernier milieu où l’expression « tenir son rang » garde autant de vigueur. Et s’il fallait donner à cette anecdote une valeur pédagogique, nous pourrions dire que nous avons affaire à une longue tradition française hantée par les échos de Versailles : Saint Simon, lui-même, écrivain de génie et homme d’une intelligence supérieure, était grandement indigné que l’on accorde un tabouret de duchesse à une dame dont le grand père n’était pas duc. Seules les grandes dames étaient autorisées à s’assoir au grand lever du Roi, les autres restaient debout. Pour la famille Jalou, accepter un standing, c’était accepté de diminuer son autorité et de galvauder son prestige.

Alors, le soufflet, spécialité française ? Quand l’honneur du nom est en jeu, oui : ça reste très grand siècle : on répare l’offense par un duel, le nec plus ultra étant de provoquer l’adversaire dans le calme le plus complet et entre gens bien élevés. Doit-on récidiver ? Non, car si les tabourets de duchesses étaient le bien précieux à la cour et les duels, des actes fort romantiques des temps jadis, les lumières de nos grands philosophes nous ont entretemps appris que le bonheur était un bien relatif. Aussi, chers amis journalistes, gardez-vous bien de frapper les attachés de presse quand ceux-ci auront le brave toupet de vous désigner un siège qui n’est pas conforme à votre rang ; promettez-leur, à la limite, de leur faire voir trente-six chandelles dans l’obscurité du tombeau si vous êtes corse mais n’allez pas plus loin et songez à cette maxime d’une grande duchesse que je paraphrase avec amitié : « la fierté est comme le bonheur, elle est là où on se la met ».

Nb 1: lundi, zac Posen a envoyé un billet d’excuses à la rédactrice.

Nb 2: mardi, l’attachée de presse poursuit en justice la rédactrice et lui demande un million de dollars de réparation.

~ D’un affront si cruel
Qu’à l’honneur de tous deux il porte un coup mortel :
D’un soufflet. L’insolent en eût perdu la vie;
Mais mon âge a trompé ma généreuse envie
… — (Pierre Corneille, Le Cid, acte I, scène V)