par Hervé Dewintre

Deux defilés Yves Saint Laurent. Quelle difference depuis 10 ans? La communication sur internet

Hier soir, Slimane a repris la plume, ou plutôt  son smartphone, pour égratigner pour la 3eme fois consécutive sur son twitter la journaliste de mode Cathy Horyn.

Cathy Horyn bosse pour le New York times, elle alimente également un blog: “On the runway”. Ce blog qui est hébergé sur le site du journal  est un délice car la miss est connue pour ses critiques sans complaisances. Il ne s’agit pas évidemment de glorifier l’acrimonie ni de vénérer le fiel pour le fiel, mais reconnaissons (entre nous) que les journaux et les sites de mode sont la plupart du temps des chambres d’enregistrements de communiqués de presse écrits et validés par les annonceurs. Alors, forcément, cette liberté de ton enrichie par une écriture naturellement acerbe, à ce niveau de compétence (Cathy Horyn n’est pas simplement une délicieuse mégère mais une vraie journaliste de mode qui a contribué à divers magazines et journaux de mode, dont VogueVanity Fair,  Harper’s Bazaar, l’international Herald Tribune), c’est un trésor.

Horyn et Slimane sont brouillés. Ce qu’il s’est passé, vous le savez déjà : au lendemain du premier défilé de Slimane pour Yves Saint Laurent, Cathy Horyn fit un papier dans lequel elle égratigna le styliste à chaque paragraphe ; Slimane, vexé, on peut le comprendre, tweeta en retour que la journaliste était une petite crotte. Ce ne sont pas ses mots exacts mais l’esprit y est. Sur ce, la critique haussa les épaules et regarda ailleurs en disant : ‘this is a silly nonsense’ ce qui décupla la rage de Slimane qui en pondit coup sur coup deux tweets pour accabler le vieux chant usé de la critique.

Voir deux puissances se battre, même virtuellement, est plaisant, bien entendu. C’est comme un accident de la route, on sait que c’est déplorable mais on ne peut pas s’empêcher de regarder quand même. Le bon goût voudrait que l’on parle d’autre chose et qu’on ne s’attarde pas sur ce qui n’est qu’au fond qu’un fait divers. Deux personnes, douées qui plus est, s’énervent : les noms d’oiseaux volent, ça clashe sous le coup de la passion ou de la pression, c’est humain, inutile d’en rajouter, on passe à autre chose.

Sauf qu’il y a quand même un petit problème.

Slimane n’agit pas sous le coup de la passion : sa colère est froide ; il reproche à Cathy Horyn un article qu’elle a écrit en 2004  dans lequel elle affirme que Raf Simons et Helmut Lang lui ont pavé le chemin. Cette affirmation, qui n’est quand même pas une insulte, a valu à la journaliste un bannissement à vie. Et apparemment ce n’est pas une exception puisqu’une mésaventure identique est arrivée Imran Amed, le brillant fondateur de The business of Fashion.

Un journaliste de The business of Fashion a en effet écrit une enquête sur la saga Saint Laurent et de fil en aiguilles, il affirma que les collections de Slimane chez Dior Homme ne furent pas toujours des succés commerciaux. Là dessus le service de presse de Saint Laurent envoie un mail à la rédaction pour leur intimer l’ordre de réécrire l’article; j’emprunte les mots d’Imran pour vous décrire la suite: « When we explained our thinking, namely that no designer can claim that every single collection is a commercial success, and politely declined to change the article, we were informed via email: “Don’t correct, fare [sic] enough, we won’t collaborate on any kind of project in the future.”

Nous n’avons donc pas affaire à une dispute passionnelle ou chacun s’énerve, dit un mot de trop puis s’excuse, non. Il s’agit ici d’un despote qui n’accepte pas la moindre critique. C’est ennuyeux car il est désormais à la tête d’une maison de légende, puissamment soutenu par Bergé qui s’y connait un peu en tyrannie. Ce qui signifie qu’au-delà de l’anecdote amusante d’un petite échauffourée entre sommités (qui entre parenthèses n’intéresse que le microcosme des professionnels de la profession), s’est engagé un bras de fer entre deux professions.  Si le prestigieux New York times cède et limoge Cathy Horyn , le message sera clair : les journaux ne sont plus là pour donner leur avis mais pour recopier les louanges écrites par un service de presse dictatorial.

Au final, ce qui est en jeu ici, si on accepte le comportement de Slimane, c’est-à-dire la communication contre le journalisme, c’est l’extinction programmée des chroniqueuses.