par Hervé Dewintre

Ça a débuté par une conversation virtuelle entre amis autour d’un graphique. Oui, je poste des graphiques sur mon facebook. C’est une manie récente que je n’explique pas. Peut-être parce que ma rétine est saturée d’images et que son seuil de sensibilité est désormais trop élevé pour être excité par un monde assailli de photos. Bref, je découvre la fraicheur des chiffres, moi qui les détestais tant.

Ce graphique en l’occurrence dévoilait les chiffres de la consommation des articles de mode pour l’année 2012. Ils n’étaient guère brillants. On achète de moins en moins de fringues, et ça fait six ans de suite que ça dure. Dans ce désastre, un chiffre, un seul était en hausse, perdu dans un petit coin et c’est mon ami Donald Potard qui le pointa immédiatement du doigt. La mercerie. Evidemment, Donald sait lire des tableaux car après tout, avant de prendre en main la destinée de l’école Paris College of Arts, il était quand même président de la Maison Jean Paul Gaultier. J’imagine que les chiffres, ça compte pour un PDG ; n’empêche que de voir un ex-président d’un grand nom de la Couture déclarant avec humour qu’ils ne nous restaient plus qu’à tous nous reconvertir en mercières si on voulait garder un (maigre) espoir de gagner (modestement) notre pain, ça m’a frappé en profondeur. J’ai rangé tout d’abord cette stupéfaction dans un coin de ma cervelle en me promettant d’y revenir car je ne savais pas mettre les mots dessus mais hier, en lisant un brillant article du Monde, j’ai compris.

La mercière n’est pas simplement de retour, la mercière n’est pas contente et elle veut se venger.

Se venger de qui, de quoi ? De la Couture, bien évidemment car la Couture, je dirai même la Couture parisienne, lui a tout pris. Je ne vais pas vous faire un cours d’histoire de la mode, vous n’avez pas besoin de moi pour ça, mais enfin rappelez-vous : avant, le couturier, ce n’était pas grand-chose. Le patron, c’était le mercier car c’est à lui que les clients s’adressaient le premier. Projetons nous au milieu du XIXe siècle, vous voulez un manteau : pour l’inspiration, vous regardez les magazines de mode (qui existent déjà), par exemple le journal des dames et des modes, vous achetez ensuite l’étoffe avec soin dans un magasin chic ayant pignon sur rue. Puis, en fin de cycle, on s’adresse enfin à une ouvrière, qui, dans une cave, s’occupera de la confection. On parle alors de confection, mot qui est petit à petit tombé dans l’oubli, ou de couture, mais c’est à peu près la même chose puisque tout est fait manuellement à l’époque et que tous les modèles sont par essence, uniques. Mais soyons clair, la cliente s’adresse d’abord au mercier, c’est lui le conseil, c’est lui la porte d’entrée ; la couturière ou l’ouvrière, n’est qu’une simple exécutante à qui on ne demande pas son avis. Il ne manquerait plus que ça.

Et puis vint le maudit Worth. Charles-Frederick Worth, reconnu comme l’inventeur de la couture. Avec un brave toupet, il fonde son entreprise rue de la Paix, met la robe en avant et devient « l’homme couturier », c’est-à-dire que désormais c’est lui, le couturier, qui décide de la combinaison des étoffes et des accessoires à assembler sur un modèle qui sera signé de son nom. Comble de l’outrage à mercière caractérisé, c’est lui qui choisit et commande les étoffes (aux fabricants lyonnais de préférence) en ayant en tête le modèle qui sera réalisé.

La suite, vous la connaissez mieux que moi, 1868, création de la chambre syndicale de la couture (et de la confection pour dames et fillettes), Doucet, Madame Paquin, Paul Poiret (qui a travaillé chez Worth et Doucet), Paris Capitale de la mode où le monde vient chercher ses modèles, Chanel, les premiers parfums créés par les couturiers, l’invention du défilé payant (oui, il y eut une époque bénie où on payait le droit de copier les modèles), l’invention du prêt à porter (des couturiers), de la ligne bis, de Lagerfeld dans le rôle du réveilleur de belle endormie, puis vint la déprime de Galliano , l’ouverture d’une terrasse chauffée à la Perle et nous y voilà.

Nous y voilà quoi ? Nous y voilà qu’aujourd’hui, mine de rien, on assiste à la débâcle du couturier. Je ne parle même pas de la catastrophe John Galliano quoique celle-ci soit intéressante non seulement du point de vue anecdotique mais aussi du point de vue pédagogique et même symbolique. Non, je parle de l’ensemble de l’industrie de la mode. Le couturier star, c’est fini. Quand Lagerfeld dit sans rire, qu’il ne voit pas l’intérêt pour Chanel de fêter leur troisième décennie de collaboration, il ne fait pas preuve de modestie mais de lucidité. Les maisons de mode sont devenues des entités à part entière où le véritable maitre est le PDG. Un PDG qui n’a pas gagné ses lettres de noblesse dans la mode mais dans l’industrie de l’agroalimentaire ou du bâtiment. Dans cette nouvelle équation, le couturier est un pion jetable qui aura le bon gout de se faire définitivement oublié dès qu’il aura franchi la porte de sortie des fournisseurs à l’aide d’un vigoureux coup de pied au cul. Un seul cas détonne : celui d’Albert Elbaz chez Lanvin. Sa fête d’anniversaire qui eut lieu l’année passée fut le dernier exemple d’une maison de mode qui célèbre humainement son couturier.

gâteau d'anniversaire pendant la fête organisé par Lanvin pour les dix ans de collaboration de la maison avec Elbaz. Un geste rare finalement.

La faute à la crise ? Même pas, je pense tout simplement que la finance a pris le dessus sur la mode. Il n’y a pas lieu de s’en désoler car la vie trouve toujours un chemin et la mercière, tapie dans l’ombre depuis plus d’un siècle, attends et sourit. Comme le petit mammifère qui regardait sans pitié la fin des dinosaures à l’ombre fraiche de son rocher, la mercière sait bien que son tour est revenu. Au salon Première Vision, qui est un salon parisien où les professionnels de la mode viennent se fournir auprès des meilleurs tisseurs et fabricants de tissus du monde entier, on cite volontiers cette phrase exemplaire de Maxime Simoëns : « Pour moi, le vrai style passe par le fait d’avoir des tissus exclusifs. Les coupes, elles, sont beaucoup plus facilement copiables ». Et effectivement, il suffit de voir les collections de Raf Simons chez Dior pour comprendre que le vrai chic est redevenu, avant tout, une affaire de matière.

Si on y réfléchit bien, cette revanche du tissu sur la couture n’est pas désagréable. Elle me fait penser à une citation de Christian Lacroix, symbole vivant du couturier vénéré par les plus grandes rédactrices de mode avant d’être lâché par un financier (quelle ironie n’est-ce pas) lassé de ne pouvoir décliner avec profit, parfums, sacs et autres produits dérivés. Il a dit « Je crois aux néo-couturières de quartier, au sur-mesure, même modeste, au rare et au beau qu’on s’invente ». N’était-ce pas la description prophétique du retour actuel de l’humble artiste incognita qui n’attendait que nous? Au fond, mon austère tableau de chiffres confirmant le triomphe de la mercière, c’est peut-être la définition du temps retrouvé.

Petite tranche de pub: Catherine Dauriac m’a recommandé le site ma petite mercerie qui cartonne. « 20 800 fans facebook et 130 000 visiteurs par mois. Une petite net-entreprise compte 1 million d’euros de chiffre d’affaires en 2012, chiffre qui sera doublé à la fin de l’année ». Quant à Céline Vautard, elle m’a chanté les louanges des magasins La Droguerie dont le succès ne se dément pas. Le match mercière contre couturier ne fait que commencer.