par Hervé Dewintre

Bernard Arnault and Virginie Mouzat LOVE AFFAIR Humor Chic by aleXsandro Palombo

A Paris, en réalité, le monde de la mode n’est qu’un seul grand cercle. Mais dans ce grand cercle, il y a des subdivisions.

La première se recrute dans le milieu du pouvoir. Du vrai pouvoir. C’est une poignée de capitaines d’industries, de grands propriètaires, d’associés gérants de la Haute Banque. Ils se connaissent, se fréquentent, et se réunissent lors des diners du « Siècle », leur club de reflexion, qui se tient dix fois par an, le dernier mercredi du mois, dans le luxueux cadre des salons de l’Automobile Club, place de la Concorde. Ils se retrouvent aussi au très huppé golf de Morfontaine, créé en 1910 par le duc de Gramont. Mais de tout cela, nous ne saurons rien car nous avons affaire à des gens discrets qui cultivent le secret comme une vertu cardinale.

Evidemment, il nous est parfois arrivé, par le plus grand des hasards, d’écouter d’une oreille distraite les journalistes économiques nous parler de Bernard Arnault, de Nicolas Bazire, de François Pinault, le président de PPR, d’Alain et de Gérard Wertheimer, les deux propriétaires de Chanel, des Cromback (Tiffani’s), de Bertrand Puech (Hermes) mais aucun de ces personnages puissants ne nous est familier. Pourtant, dans tout autre pays que la France, de telles notabilités seraient des stars surmédiatisées à l’instar de Bill Gates, et des films déroulant leurs parcours seraient produits comme on le fit, il n’y a pas si longtemps, avec le jeune fondateur de facebook. Mais nous sommes à Paris: une citadelle imprenable où la transparence n’est pas de mise et où de surcroît, les puissants n’ont jamais réellement excité la curiosité du grand public : inconsciemment ou instinctivement, la france aime et protège son aristocratie financière.

J’aimerai profiter, non sans malice, du feu des projecteurs jeté sur les livres en ces temps de rentrée littéraire pour vous soumettre une petite revue de presse des ouvrages qui, de mon point de vue, résument aussi bien que possible, l’esprit de chacune des trois grandes subdivisions du monde de la mode.

Mon premier choix est une enquête dont l’un des propagonistes est un vieil homme, mort au début du mois de juin à 87 ans.

ces messieurs de lazard, par Martine Orange

Ce vieil homme, il est vraisemblable que vous n’en avez jamais entendu parler et pourtant c’était un puissant parmi les puissants. Jugez-en vous-même: un hommage national lui fut rendu le 14 juin à l’Hôtel des Invalides et Bernard Arnault lui-même, accompagné de ses enfants, lui rendit publiquement hommage en saluant « un mentor, un compagnon fidèle, un sage, un ami ». Qui peut se targuer sur cette planète d’être le mentor de Bernard Arnault, président de LVMH, numéro un du luxe français, première fortune de France, ce Bernard Arnault qu’on surnomme « l’empereur du luxe » ou « the pope of fashion » pour reprendre la belle expression du magazine W?

Ce vénérable mentor, c’est Antoine Bernheim : une légende pour l’aristocratie discrète de notre pays, un inconnu pour les autres. Le livre dont il est l’un des héros s’intitule  » Ces Messieurs de Lazard ». La grande journaliste d’investigation Martine Orange est l’auteur de cette enquête au sein d’un établissement bancaire qui a inventé les fusions-acquisitions, façonné l’économie de la société française, murmuré à l’oreille des plus grands et qui fut (et c’est ce pan d’histoire qui nous intéresse ici) le quartier général d’une armée prête à prendre à l’abordage le luxe français; une armée dirigée par deux généraux: un banquier d’affaire, associé gerant de la banque Lazard : Antoine Bernhein et un jeune roubaisien : Bernard Arnault qui n’avait pour bagage d’une petite PME familiale spécialisée dans le bâtiment et une soif inhabituelle d’en découdre avec la place de Paris.

Pourquoi le duo Bernheim-Arnault est il particulièrement intéressant? D’abord, il incarne la rencontre entre un jeune provincial inconnu de l’establishment parisien, et une star de ce même establishment. Paris et la province. Une star et un challenger. Ensuite, l’aboutissement de cette rencontre est une réussite, non: un triomphe, qui a complétement changé le monde du luxe et de la mode au niveau mondial, en une décennie à peine. Au moment de leur rencontre, en 1984, les maisons de mode et de luxe sont des PME qui vivent en autarcie. Six ans plus tard, Bernard Arnault puissamment secondé par Antoine Berhnein est le maître absolu d’un empilement de holdings possédant une galaxie de noms qui étourdirait de bonheur la plus blasée des fashionista: Christian Dior, Louis Vuitton, Celine, Givenchy, Kenzo, Donna Karan, les parfums Guerlain, le maroquinier Fendi, les horlogers Tag Heuer et Zénith, les joailliers Fred et Chaumet et je ne vous parle même pas des spiritueux (Champagne Moët & Chandon, Champagne Ruinart, Champagne Mercier, Champagne Canard-Duchêne, cognac Hennessy, Champagne Veuve Clicquot Ponsardin, à lui aussi).

Comment ce jeune roubaisien inconnu a t’il pu devenir en quelques années seulement cet empereur qui s’empara, au nez et à la barbe des seigneurs parisiens, de cette accumulation de grandes maisons historiques et prestigieuses? En six ans à peine ! Vous le découvrirez en lisant « Ces Messieurs de Lazard » : ça se lit comme un polar, sans flatteries ni concessions mais sans acrimonie non plus, une intrigue avec tout ce qu’il faut de trahison, de bluff, d’espionnage, d’alliances secrètes aussitôt renversées sur l’autel du Double Jeu. En fermant le livre, tout d’abord, on comprend mieux les craintes actuelles et les sueurs froides de la famille Hermés : Arnault est le capitaine d’un vaisseau pirate, c’est-à-dire qu’il est un « trader », il achète en silence les actions puis il attend, se rassemble sur lui-même, concentré sur sa cible ; et soudainement il attaque et décapite l’adversaire pour finir par se lover dans son nid comme le coucou. C’est aussi un guerrier tout au service d’une ambition : devenir le n°1 et d’une vision: augmenter la part de marché. L’autre enseignement du livre est peut-être plus sombre. La grande majorité des maisons de mode véritable sont désormais dans la main d’une minuscule poignée de tentaculaires conglomérats. LVMH est le premier acheteur de publicités dans les magazines de mode au monde. Aucune rédaction, aussi prestigieuse soit-elle, ne peut plus lutter contre les désidératas parfois exhorbitants de cette concentration de force inédite. Les désirs de la publicité sont devenus des ordres et les rédactrices qui pouvaient, dans les lointaines années 80, se féliciter -à juste titre – de découvrir de nouveaux talents et de les afficher librement en couverture sont désormais aux ordres en rangs serrés. Le pouvoir a changé de main et les rédactions sont désormais des chambres d’enregistrements.

Carine Roitfeld à la presentation du livre de Jean Jacques Picart : "des vies et des modes"

Le deuxieme cercle est le « monde de la mode » parisienne: je veux dire celui que nous connaissons bien. Avec ses pivots, créateurs renommés parmi lesquels figurent Karl Lagerfeld au premier plan, ses attachés de presse, cerbères des temps modernes à mi-chemin entre les maîtres de cérémonie et les gardiens du temple, ses rédactrices dont les visages sont de plus en plus connus du grand public (au point de devenir des égéries), et enfin ses magazines qui vivent en très grande partie grâce aux publicités du premier cercle dont on a parlé plus haut. Toutes les personnalités qui composent ce cercle, liées ou divisées sur le plan social de la façon la plus diverse et la plus capricieuse ont pour point commun d’être à la fois célèbre et de jouir dans le même temps d’une célèbrité qui ne les met pas à l’abri du (mauvais) sort que pourraient leur reserver les pontes du premier cercle. Ainsi a-t’on vu la Reine Carine Roitfeld se faire détrôner manu militari du poste le plus prestigieux de l’édition de mode française parce qu’elle avait eu le tort de déplaire à la famille Arnault. Et croyez bien que si Virginie Mouzat, la plus importante chroniqueuse de défilés de la place de Paris, se permet d’égratigner avec force une présentation de Tom Ford, elle ne le fait qu’en sachant qu’elle flattera à peu de frais la vanité de ce même Bernard Arnault qui voue une rancune féroce au créateur texan depuis la célèbre bataille pour la prise de pouvoir de Gucci. Outre altlantique, on se refuse à croire qu’une chroniqueuse aussi prestigieuse puisse se galvauder dans le rôle du porte flingue : aussi pour colorer de romanesque ces relations de pouvoir et de servitudes, au journal « The Daily » de l’épouvantable Rupert Murdoch, de vilaines langues non dénuées de poésie préferent prétendre que Mouzat et Arnault ont une « affaire » ensemble. L’article précise même que Helène Arnault, la seconde femme du milliardaire roubaisien, s’offre de son coté une aventure avec un homme plus jeune et qu’elle aurait quitté le domicile conjugal depuis décembre 2011; à Paris, bien entendu on se refuse, et c’est tout à notre honneur, de piper mot sur ce scandale qui ne nous intéresse pas. Circulons, il n’y a rien à voir. Et d’ailleurs, nous notons avec soulagement que la plupart des articles sur cette « calomnieuse-prétendue-relation » ont été effacé de la toile.

Je recommanderai deux ouvrages qui, lus ensemble, offrent un assez pertinent panorama du « milieu ». Le premier ouvrage, sorti en janvier est déjà épuisé mais il vaut la peine d’être recherché dans la bibliothèque d’un ami. Il s’intitule « Des vies et des modes ». C’est un receuil façon beau-livre de Jean-Jacques Picart, un carnet de reflexions « pensées pour les générations futures » ; je vous en ai déjà parlé ici aussi je ne m’attarde pas trop.

"Chère Haute Couture" par Janie Samet, disponible d'occasion sur Amazon

Le deuxième est un livre de souvenirs de Janie Samet qui fut très longtemps, avant Virginie Mouzat, une chroniqueuse écoutée et respectée au Figaro. Au fil des pages : beaucoup de nostalgie où perce soudain une clairvoyance que l’ancienne chroniqueuse s’accable de ne pas toujours avoir eue. Je ne citerai qu’une phrase dont la douce amertume m’attendrit : »Je pensais que mon prestige était liée à ma personne et non au support que je répresentais, la retraite mit rapidement fin à ce malentendu. » Le livre unique de cette chroniqueuse crainte par tous les couturiers et par tous les attachés de presse pendant plusieurs décennies parût en 2006 dans une indiffèrence polie ; il reste quelques exemples d’occasions disponible sur amazon.

Et enfin, la troisième subdivision.

Elle borde en périphérie ce grand cercle de la mode parisienne. Suivant les idiomes et les dialectes en vogue à chaque époque, cette
lisière etait apellée autrefois le demi-monde (ce qui n’était pas très gentil) et les membres féminins qui le composaient etaient désignées sous le terme de courtisanes (vocable romanesque mais périlleux). On parlerait aujourd’hui de « wannabe ». C’est à dire toutes celles et ceux qui regardent avec appetit les premiers rangs des défilés sans avoir le moyen, la fortune ou le talent de s’y installer. Assistants de couturiers, employés de bureaux de presse, stylistes et journalistes à la pige,artistes impatients : il y a beaucoup de vie et de mouvements dans cette sphére où tout pétille car tout est encore à prouver ; et beaucoup de juniors dont les désirs de gloire et de fêtes n’ont pas été enseveli sous une épaisse couche de cynisme (qu’ils ont pourtant en réserve). C’est donc aussi la sphère de la fraicheur et la scène privilégiée des bloggueuses. Autant le premier cercle fuit toute publicité, autant les officiels de la mode jettent un oeil noir de soupçons sur la moindre intrusion dans leur sphère personnelle, autant ces suffragettes du net profitent de la moindre occasion fashion pour déployer sur la toile toutes les grâces de leur intimité. Le monde de la mode les acceuille d’ailleurs avec fatalisme et bienveillance car à quoi servirait l’exquise vanité d’un front row si on ne pouvait placer personne au second rang? Bien entendu, quand les bloggueurs prennent d’assault ce premier rang, ultime marqueur social du rang de chacun, le regard des rédactrices s’assombrit.

Un ouvrage se recommande particulièrement à notre attention pendant cette nouvelle rentrée littèraire. Laurence Phitoussi gére avec vitalité
depuis bientôt une vingtaine d’années son propre bureau de presse. Elle n’a cédé à aucun des snobismes de la plupart de ses confrères et admet sans rougir sa passion pour les blogueuses qu’elle étudie, cotoie et apprécie au point de se faire apeller Miss Phit. Le nombre de profils (une cinquantaine) qu’elle a réuni sous la banniere du livre « Génération blogueuses » donne une assez bonne idée de la vigoureuse réalité de cette passion.

Generation blogueuses by Miss Phit disponible en librairies à partir du 5 septembre

Je n’ai pas encore lu le livre mais le communiqué que j’ai reçu est prometteur : 700 blogs sélectionnés, 52 retenus auxquels s’ajoutent, en guise de ponctuation, des reflexions du chroniqueur touche à tout Ariel Wizman, de la consultante Laurence Dreyfus, de l’historien de la mode Farid Chenoune et enfin, de l’excellent « captologue » Dominique Cuvelier, décrypteur de tendances devant l’Eternel et dont le carnet de notes http://www.lecaptologue.com/est un de mes blogs de chevet. Au final, il n’est que justice de voir imprimer sur le papier une partie de l’univers des blogueuses qui sont des actrices à part entiere de ce « monde de la mode » où se dénombre autant de castes que dans la société indienne et autant de dégrés de noblesse, de duchés et de comtats que sous l’Ancien Régime. Aucune des trois sphères n’est indigne de votre bibliothèque: elles ont des poésies pour toutes les imaginations.

« Ces Messieurs de Lazard » par Martine Orange,
édition Albin Michel, 346 p. environ 19 euros.

Des vies et des modes, par Jean Jacques Picart, « Carnet de notes, de souvenirs, d’entretiens et de témoignages avec quelques autres passionnés, recueillis par Frédéric Martin-Bernard »
première édition limitée (sold out): http://www.kdpresse.com/desviesetdesmodes/

Chère Haute Couture par Janie Samet,
édition Plon, disponible d’occasion sur amazon.fr

« Génération bloggueuses » by Miss Phit, disponible en librairies à partir du 5 septembre
édition du Chêne, 176p 18.90 euros