Dès aujourd’hui, si je le souhaite (et si on m’y invite), j’aurai la possibilité d’assister à une petite douzaine de défilés par jour, pendant 9 jours.  Le « calendrier » des réjouissances est visible sur le site de la « fédération »

Il faut ajouter à ce programme les présentations en show-room , les salons et les soirées.

J’irai me rouler dans cette déferlante d’évènements avec un plaisir que je n’ai pas l’intention de dissimuler. Un plaisir d’autant plus vif que mon tempérament d’un naturel contemplatif sera largement stimulé par ces marées de looks, sur les podiums, les « front row », dans la rue. Chaque défilé sera une vague de sensations, des sensations éphémères comme le sont les empreintes moulées sur une plage humide, qu’une autre vague, un autre défilé, viendra effacer dans un nouveau roulement d’écumes et d’impressions.

Moi j’y serai un minuscule grain de sable et j’observerai avec malice et appétit les gros récifs sur lesquelles viennent se jeter les bloggeurs, les attachés de presse et les photographes : les VIP, les mannequins, les créateurs -et – les « rédactrices ».

Quelques mots sur elles justement. Dans les magazines de mode, la « rédactrice » ne rédige rien : elle sélectionne les vêtements qui se détachent sur papier glacé dans les pages de sa revue. La rédactrice – et à plus forte raison, la rédactrice en chef – est responsable des images de mode : elle est très importante, ses choix ont une influence incontestable sur le succès commercial d’une collection en boutique et, à une époque pas si lointaine,  les rédactrices pouvaient lancer les jeunes créateurs. J’emploie l’imparfait car désormais leurs sélections et leur créativité sont puissamment bridées par les annonceurs. Mais la nature, qui a horreur du vide, lui a donné un nouveau support pour exprimer son talent : elle-même.

Si les années 80 virent l’explosion médiatique du « créateur », si la décennie suivante consacra à son tour les top-modèles  (le mot fait désormais parti du vocabulaire de l’ethnologue), les années 2010 se recommanderont à notre mémoire comme étant l’époque bénie de la rédactrice super-star. Un peu comme dans les réality show où la vedette n’est plus l’artiste mais le juge, j’ai constaté qu’internet se s’emballait jamais autant que pour Anna Wintour, Carine Roitfeld (ses déboires ont remué la toile bien plus intensément que le retour de Slimane par exemple) et la palme actuelle revient sans doute à Anna Dello Russo.

« editor-at-large and creative consultant for Vogue Japan », Dello Russo fait de chacune de ses apparitions un spectacle dont elle est le clou ; un clou consentant. J’ai fait la photo suivante en janvier dernier quelques minutes avant le défilé de Versace Atelier. Une voiture avec chauffeur venait de la déposer sous mes yeux, à une bonne centaine de mètres de l’Ecole des Beaux-arts où se tenait le défilé. Notez la bonne centaine de mètres, elle a son importance. La route n’était pas bloquée, les portes du défilé étaient accessibles aux voitures, la circulation était fluide. Mais la belle a fait le choix de faire cent mètres à pied sur ses talons de 12. Pour se dégourdir les pattes ? Je ne le pense pas. La nuée d’objectifs qui fondit sur elle ne la dérangeait pas. Elle prit la pose avec patience et accepta toutes les demandes. Elle mit 10 minutes pour parcourir ces 100 mètres. Amour pour ses fans ou auto-promo ? Peu importe et d’ailleurs ces deux motifs sont légitimes. La vraie question est plutôt de savoir si Anna Dello Russo est photographiée pour la gloire de son travail ou pour le pittoresque de son look. Je n’ai sincèrement pas la réponse à cette question tout comme je ne connais pas le pourcentage, parmi les fans des photos de Anna Dello Russo, de ceux qui ont vu, ne serait-ce qu’une seule de ses séries photos.

Et puis, à côté des rédactrices, il y a les critiques. C’est-à-dire les journalistes qui travaillent en général pour un grand quotidien, et qui le lendemain du défilé, expliquent ce qu’ils ont vu à leurs lecteurs, non sans ponctuer ce compte rendu de louanges ou de réserves. Je ne connais pas leur influence réelle sur les acheteurs, mais ce que je sais, c’est qu’il en reste peu : les plus connus sont Suzy Menkes de l’International Herald Tribune, Virginie Mouzat du Figaro, et Cathy Horin du New York Times. Suzy Menkes, reconnaissable grâce à l’immuable houppette qui se dresse sur sa tête est une légende dont la gloire repose uniquement sur le talent et l’intégrité. Tandis que moi par exemple, je tuerai la terre entière pour un porte clé, Suzy Menkes n’accepte que les fleurs et les chocolats de la part des maisons qui veulent la remercier.  Cette conduite, mine de rien impose un rapport de force inédit dans une profession où les intérêts et les vanités sont puissamment entrecroisés.

Moi qui maintient avec difficulté ma concentration après vingt passages, j’ai peine à imaginer quelqu’un voir  800 défilés par an, les décrypter avec recul le jour même et en prime, se permettre de gratifier la profession d’analyse éclairante sur les orientations de nos métiers. Suzy Menkes le fait. Le plus incroyable est qu’elle le fait en donnant une sensation de fraicheur et de passion à ses articles quand tant de jeunes modeux tombent dans le piège du cynisme et de l’attitude blasée. Un signe qui ne trompe pas : ses articles qui traitent pourtant d’une actualité brulante se relisent avec plaisir et conservent leur pertinence des mois après.

Son dernier article est un bijou. Je le recommande ardemment à tous les étudiants et les passionnés de mode qui ne connaisse pas encore cette immense journaliste. Dans ce dernier article, elle y exprime avec une humanité qui lui fait honneur le sentiment de nausée qui l’habite face au jeu de chaises musicales où les créateurs sont dégagés, remplacés ou repris comme des pions. Eux aussi sont des grains de sable dans une mer déchainée, ils sont un élément du décor dans lequel ils ont fini par disparaitre. Mais moi, dont la petitesse et l’invisibilité est pourtant confirmée chaque jour par les attachés de presse, je n’ai pas l’impression d’être traité comme une marchandise. Pour un créateur, que j’imagine volontiers sensible et fragile (Karl dit le contraire mais il n’est pas vraiment de notre monde), cette impression doit être terrible. Un grand sentiment se dégage à la lecture de ce billet d’humeur et d’analyse, celui de la dignité. Dignité, recul et réalisme : une trinité rare dans un système fou et frénétique. Pendant cette fashion week, chacun aura ses stars, vous connaissez maintenant la mienne.

Ps : Pour mieux connaitre Suzy Menkes, je vous recommande le livre de Jean Jacques Picart, « des vies et des modes ». L’article de Françoise-Marie Santucci qui lui est consacré dans Libé et cette interview realisée par Cabasset regorgent  d’anecdotes saisissantes. Imprimez les précieusement car je ne suis pas sur qu’ils resteront indéfiniment en ligne.

photo body-painting : L’artiste chinois Liu Bolin peut disparaître dans n’importe quel environnement grâce à son art du body painting. Ce maître du camouflage en association avec Harper’s Bazaar a fait disparaître quelques-uns des plus grands noms de la mode. Le projet porte un nom superbe : Lost In Fashion. vous trouverez plus d’images sur le blog vitaminé de la marque Les Garçons Paris

Anna Dello Russo, Suzy Menkes, Didier Ludot: photo Herve Dewintre

Texte Herve Dewintre