par Herve Dewintre

debut de la fashion week parisienne defilé aganovich photo herve dewintre

J’ai écrit les deux textes qui suivent il y a pas mal de temps maintenant. Je les avais postées sur le net mais un « contretemps » les avait fait disparaitre, à priori pour toujours.

Des événements récents, très agréables (enfin je veux dire agréables pour moi) m’ont fait penser à ces lignes et m’ont poussé à fouiner dans les méandres crépusculaires de mon vieil ordi. Elles y dormaient tristes et désolées mais intactes. Je les ai relues et mes yeux ont dû briller de joie et de plaisir car je les ai trouvées tout aussi agréables et pertinentes (voyez la modestie !) qu’au moment de leur création. Je sais bien que les répétitions ne sont jamais élégantes mais leur plaisante actualité affective m’a convaincu qu’elles n’étaient pas totalement indignes d’intérêt encore aujourd’hui.

Le premier texte était un petit speech pour (essayer) de vous décrire l’ambiance de ma fashion week.

Être en Province / Être à Paris.

Dans mes années lycée, j’ai adoré lire nos grands romanciers du 19eme siècle : Zola, Maupassant, Hugo, Stendhal, Flaubert mais je suis complètement passé à côté de Balzac sans pouvoir me l’expliquer. Pourquoi avoir voulu rattraper cette lacune cette année, je ne le sais pas non plus : les mystères de la culpabilité. Bref, depuis plusieurs mois, je suis plongé dans la Comédie Humaine et je prends un pied phénoménal ! Autant de rebondissements que dans Desesperates Housewifes, des salops mémorables, de la passion, du génie à revendre et : PARIS et la province! J’ai lu chez Balzac les mots les plus justes sur l’attirance maladive, et pourtant si courante, éternelle, de tant de jeunesses provinciales pour cette forteresse enchantée qu’est Paris.

Je ne veux pas vous saouler longtemps, mais en quelques mots, que dit Balzac sur la province et sur Paris ? La province est un lieu où l’on produit, où l’on se répare, où l’on se conserve. Un formidable réservoir des richesses. Des richesses que Paris, ce « cratère qui brûle tous les capitaux » draine d’ailleurs sans scrupules. La province balzacienne est aussi (ce n’est, bien entendu, plus le cas de nos jours) un monde immobile, rituel, routinier, calculateur. On y souffre donc beaucoup car « il n’est pas permis d’être original : c’est avoir des idées incomprises par les autres ». Je cite le maître : « Il y a trois causes, d’une action perpétuelle, qui unissent la province à Paris : l’ambition du noble, l’ambition du commerçant enrichi, l’ambition du poète. L’esprit, l’argent et le grand nom viennent chercher la sphère qui leur est propre ». D’un côté, un horizon borné et de l’autre, un monde énorme où l’on se brûle facilement les ailes.

Pourquoi vous raconte-je cette longue et sans doute bien pompeuse tirade le jour ou commence longue semaine de présentations et de défilés de mode à Paris ? C’est qu’il me semble que ces mots de Balzac sur cette différence de vitesses et d’énergie entre deux sphères, peuvent m’aider à tenter de vous expliquer aussi précisément que j’aimerai le faire, l’idée que je me suis forgé de l’ambiance et des protagonistes d’une fashion week, et à fortiori d’une fashion week parisienne. Une parenthèse de 10 jours où tous « les grands noms », « les riches commerçants » et les « poètes » (non plus de province mais du monde) se dirigent vers Paris comme une luciole vers la lumière, suivi parfois d’un cruel retour à zéro. Beaucoup de créateurs essayent de se vendre auprès des acheteurs et des médias, beaucoup de talents se déploient (peut être en vain), beaucoup de décors (au minimum un par heure), beaucoup de fêtes, une palette inouïe de personnages digne de la comédie humaine : des poètes timides mais déterminés (et certains victorieux), des jeunes gens d’esprit ayant quelques-unes des conditions du talent sans avoir celles du succès, et des grand(e)s méchant(e)s tyranniques comme en rêvent tous les scénaristes. Et beaucoup de castes aussi.

patrick cabasset photo herve dewintre

patrick cabasset photo herve dewintre

Evidemment, je me reconnais dans le caractère de Rastignac, cette figure typique du provincial ambitieux défiant la capitale avec ces mots grandioses  « à nous deux maintenant ». Dès son arrivée, il brule de connaitre une grande figure parisienne. Madame de Nucingen sera «  cette incarnation de la splendeur des accompagnements que veut la société parisienne »  qu’on traduirait aujourd’hui par « The personne avec qui on peut se la pêter grave en soirée. »  J’ai ma Madame de Nucingen à moi, elle s’appelle Patrick Cabasset.

Prononcez son nom à toutes personnes travaillant dans le milieu de la mode et vous verrez, pendant une demie seconde  leurs pupilles se contracter pendant que leurs narines papillonnent singulièrement. Cette réaction réflexe  s’explique simplement : Patrick Cabasset est rédacteur en chef mode.  De l’Officiel.

Tout indique chez Patrick le prestige et l’autorité fashion.

L’Officiel tout d’abord, c’est-à-dire les éditions Jalou, groupe privé et rentable, propriété d’une seule famille.

Le titre a 90 ans ce qui en fait le parangon des magazines de mode français d’autant plus incontournable et respecté que sa structure inédite lui permet d’agir vite, de ne s’interdire aucun projet ni aucune expansion et rend possible tous les renouvellements. Cette agilité teintée d’un précieux recul obtenu par des décennies à observer, vivre et analyser les changements profonds de la mode et du luxe, de la couturière à la haute couture, de maisons artisanales aux grands groupes industriels rend le titre incontournable, pour employer un mot galvaudé mais qui prend tout son sens ici.

Le caractère de Patrick me parait être à l’unisson du magazine.

Son gout de la mise en perspective est frappant au premier abord. Il maîtrise totalement son histoire de la mode et l’aborde avec une facilité et une netteté plaisante. Son autorité vient de la vigueur de sa plume bien entendu mais aussi des péripéties de sa carrière qui de gai-pied hebdo au groupe jalou lui a permis de saisir tous les engrenages de la mode et de n’en négliger aucune composante :  des salons aux écoles, en passant par le contact avec des éditeurs puissants mais aussi des blogueurs qui démarrent (lui-même se lance dans l’aventure, oui Patrick Cabasset a un blog ), bref il s’intéresse aux talents de l’ombre là où beaucoup, pour ne pas dire la grande majorité, ferme les vannes du flot de leur curiosité aux podiums, et encore, aux podiums les plus éclairés. Un recul et une volonté d’observer l’univers de la mode sous tous les prismes.  Chez certaines natures portées à la méditation où à l’ironie, cette prédisposition tournerait volontiers à l’aigreur mais, heureusement pour lui, la nature l’a doté d’ une bonne funky attitude qui  lui permet de profiter du plaisir de l’évènement là où il est.

Donc il a de l’esprit, ce qui n’est pas une surprise en soi; là où ça devient beaucoup plus intéressant, c’est qu’il traite d’égal à égal avec tous. Quand certains de ses congénères ne veulent non pas une cour mais un culte, des indices me laissent penser qu’ il est trop orgueilleux pour être autre chose que terrien. Aussi, même si son regard est assombri par ses lunettes noires, il est accueillant, ouvert, d’un accès facile bien qu’ il soit impossible de le gruger. Naturellement, il a aussi son parti pris et je pense qu’ il tient à ce qu’on respecte ses prérogatives, Saint Simon aurait écrit « il tient à garder son rang » et je ne suis pas surpris si en cas de retard de train, un hélicoptère soit affrété pour lui permettre d’être présent aux défilés de Milan en temps et en heure. Enfin, il est fidèle en amitié, mais que voulez-vous, personne n’est parfait.

Patrick Cabasset a un blog. Va-t-il comme Cathy Horyn y détailler les affres de son quotidien de sommité fashion ? Ça vaut le coup à mon avis de garder un œil bien ouvert sur ses posts futurs.  http://www.lofficielmode.com/category/blogs/patrick-cabasset/

 

Et pour ceux qui préféré largement le contact du livre, Patrick Cabasset a assuré la direction éditoriale d’une collection qui réunit à travers une série de 8 livres illustrés, les 90 ans d’archives de L’Officiel.  Le format est sympa (18 x 24 cm, 96 pages), et colle bien à la couleur et au ton ludique de ces sélections d’images historiques et surtout très agréablement impertinentes. Ils sont tous ici :

http://recherche.fnac.com/ia987574/Patrick-Cabasset

« A Paris, personne n’est dupe des lieux communs que chacun étale par décence sur ses affections désintéressées. Ici, il ne faut pas seulement combler le cœur et les sens mais il faut aussi satisfaire les mille vanités dont se compose la vie urbaine. » Le Père Goriot.