par Hervé Dewintre

christophe JOSSE defile haute couture photo Herve Dewintre affiche des 10 ans du salon made in france au Louvre en avril 2013

Christophe JOSSE defile haute couture photo Herve Dewintre affiche des 10 ans du salon made in france au Louvre en avril 2013

Un après-midi d’octobre, pendant la dernière fashion week, je déjeunais avec une réalisatrice d’émissions de mode dans un restaurant proche de la bourse où se tenait le salon Tranoï. C’était un déjeuner rapide mais joyeux : cette grande professionnelle me confiait sa joie d’être accaparée pendant les prochains mois par la réalisation d’une prestigieuse série d’émissions sur les grandes religions. Elle savourait par avance le plaisir de cette mission dont le sujet la passionnait.

Comme je lui demandais avec malice si elle n’allait pas regretter de mettre de côté la mode et les défilés pendant un bon moment, la grande réalisatrice souriante me répondit en toute simplicité :

« Pas du tout, je vais même t’avouer un truc : devoir filmer sans arrêt les mêmes scènes, les mêmes gestes, je ne peux plus, ce n’est pas que je n’en ai pas envie note le bien, mais je ne peux plus: allergie! Je suis devenu allergique aux défilés. Parle moi de devoir filmer un défilé et mes mains deviennent moites, je fais de l’apné. C’est comme ça, c’est médical. »

J’en ris d’abord de bon coeur tout en contestant la vigueur de sa réaction et la réalité clinique de ses symptomes. Quelques semaines plus tard cependant, en triant des photos de défilés pour les besoins d’une commande, je me suis surpris à ressentir, ce qu’il faut bien appeler de la lassitude devant des clichés qui auraient déclencher mon enthousiasme il n’y a pas si longtemps. Et pourtant, ma carrière est bien plus modeste que celle de cette grande réalisatrice.

J’ai peut-être une explication à cette lassitude.

Si vous avez déjà assisté à un défilé de mode, vous avez forcement été saisi au moins une fois par l’amoncellement pyramidale de photographes qui prolonge et termine le podium. Pour avoir fait partie à plusieurs reprises de cet écroulement d’individus, je peux vous en dévoiler quelques secrets.

La première règle, la plus importante, respecte la plus ancestrale des lois de la nature: le marquage et la délimitation de son territoire. Ici, le nec plus ultra, le territoire le plus convoité, c’est le centre de la montagne. Ce centre correspond à l’exact alignement du podium : le mannequin est parfaitement en face de l’objectif et le regarde de ses yeux vides. Pour accéder à cette terre sacrée, le photographe (probablement un italien), déploie, tel un paon, la magnificence de ses attributs dont le prestige est ici proportionnel au volume : les gros objectifs imposent naturellement leur autorité tandis que les boitiers plus modestes sont rejetés aux flancs de cette alpe humaine.

Cet obsession de la photo parfaite a une conséquence : les clichés ont tous le même axe, la même perspective, et c’est parce que rien ne doit dépasser qu’on entend parfois surgir de gosiers rauques et impatient le fameux « uncross your legs » : comme si l’apparition inattendue, sur la photo, du stiletto d’une rédactrice assise au premier rang (rédactrice qui, souvent, ne comprend pas la valeur de ce conseil) allait anéantir sur le champ la valeur du cliché.

C’est-à-dire que tous les photographes de cette montagne – plusieurs dizaines au bas mot – vont produire la même image. Alors c’est vrai, les photos de défiles, je n’en peux plus. La standardisation m’a enlevé le frisson tandis que l’habitude et l’expérience –la terrible expérience –me les a désenchanté.

Heureusement il y a une poignée de remarquables et véritables photographes qui refusent encore de galvauder le prestige de leur métier en fournissant à la chaine des clichés interchangeables et sans personnalité. Je pense tout d’abord au grand Bill Cunningham qui depuis les années 60, avec ses photos prises sur le vif, dans un premier temps pour le Chicago Tribune et ensuite pour The New York Times a pavé le chemin de plusieurs générations de streetstylers et autres sartorialists qui n’ont pas toujours hérité de sa générosité ni de sa modestie. Il faut le voir assis tranquillement sur les gradins rechargeant avec flegme la pellicule (oui, vous avez bien lu, la pellicule) de son appareil pendant que les autres mitraillent en automatique. Il y a aussi James Bort dont les merveilleux reportages backstages ressuscitent toujours la magie des premiers émois et plus proche de moi, le formidable Vincent Lappartient dont les clichés se détachent souvent avec éclat sur les grandes pages du Monde.

Mais surtout, la bonne nouvelle, c’est que je n’en aime que davantage les clichés « amateurs », ces mêmes clichés que les photographes de défilé jetteraient sans hésiter à la poubelle. Ceux sont les photos prises de côté, décentrées, à la netteté douteuse, prises dans les travées ou les coulisses par des passionnés, des bloggeurs, ou de simples témoins heureux d’immortaliser leur présence. Elles me font penser aux photos des défilés des années 70 qui elles aussi affichaient ce bouillonnement et ne craignaient pas de ressusciter une ambiance au détriment de la visibilité du vêtement. Elles expriment un point de vue souvent accompagné d’un coup de cœur. C’est sans doute pour cette raison que j’ai plus appris sur l’univers des créateurs en regardant les photos de Géraldine Dormoy que celles de style.com

Pour illustrer cet article j’ai choisi deux photos. La première ci-dessus est une photo que j’ai prise l’année dernière au défilé haute couture de Christophe Josse. Elle ne serait pas montrable dans un magazine (prise de dos, pas d’accessoires) mais je l’adore. J’ai envie de me noyer dans le mouvement de l’étoffe qui semble me dire, allez viens je t’emmène. Non, je n’ai pas à rougir de cette photo et je suis plutôt fier de vous annoncer qu’elle a été choisi pour être l’affiche des 10 ans du salon Made in France qui se tiendra au Louvre au printemps. J’en suis d’autant plus fier que j’adore ce salon qui abrite la quintessence des façonniers français, ces gardiens des secrets bien gardés du style parisien.

Invitation Sugoi Reminder arno ferrie

Invitation exposition Sugoi Reminder par arno ferrie

L’autre photo est un cliché de mon merveilleux ami Arno Ferrié qui est un de sept compères de ce blog collectif. Il est styliste photo mais il aime sortir son appareil pour emmener avec lui et pour toujours les images qui ont touché son cœur. C’est aussi un amoureux sincère et fidèle du Japon. Moi qui suis obsédé par les mots et les expressions, je suis jalou du nom de son tumblr que je trouve superbe : thesunday photographer. N’est-elle pas sublime cette expression ? Le photographe du dimanche. Que de rêveries, de flâneries, de dilettantismes assumés dans ces deux mots.

Les clichés japonais d’Arno seront réunis dans le cadre d’une exposition du 15 au 21 novembre.
L’invitation ci-contre est à l’image que je me fais des contemplations dominicales de mon ami : pleines de tendresses, de pudeurs et de bonté pour le temps qui passe. Evidemment, toutes ses photos n’ont pas la perfection technique des grands pontes du métier, ni le ciselage lumineux des professionnels de l’obturation, mais elles ont le mérite éclatant d’exprimer un point de vue et elles parlent toutes à la première personne du singulier : le seul critère auquel j’accorde de la valeur.

SUGOI JAPAN
Une Exposition Photographique d’Arno FERRIE.
Presentée jusqu’au 21 Novembre 2012 à la Galerie Les Anges De La Mode.

VERNISSAGE JEUDI 15 NOVEMBRE 2012 de 18h00 a 21h30

RSVP avant le 10 Novembre 2012: arno_kl@hotmail.com

Les Anges de La Mode
50 Rue de Sevigné 75003 Paris
Métro: Saint Paul(L1) ou Chemin Vert(L8)
www.lesangesdelamode.fr

http://www.salonmadeinfrance.com/