par Hervé Dewintre

accepter les cadeaux presse fait-il de moi une mauvaise personne?

Quiconque a collaboré de près ou de loin (et même de très loin) avec le journalisme « de mode » a forcément été confronté avec cet avantage qui est aussi un dilemme et même parfois un véritable cas de conscience : les cadeaux ; on dit dans le jargon : les cadeaux presse.

Ces cadeaux, on les retrouve à toutes les étapes de la vie fashion : en remerciement pour une parution, en avance sur un possible article à venir, pendant les journées « portes ouvertes » des bureaux de presse (certains bureaux de presse, philosophiques, aiguisent d’ailleurs la curiosité journalistique des professionnels en stipulant sur leurs invitations qu’un cadeau leur sera remis), ou alors, tout simplement par « amitié », pour célébrer la nouvelle année ou dans le cas de certaines maisons généreuses – Chanel le fait souvent – pour marquer le coup lors d’un anniversaire heureux ou d’une naissance.

Un cadeau c’est gentil, ça fait toujours plaisir, ça fait du stock pour le noël de la famille et même, c’est une vraie source de revenus supplémentaires quand on les revend (pour les « cadeaux presse » des journalistes beauté, c’est parfois carrément le jackpot). Est-ce moral ? Je ne saurai pas répondre ; chacun se débrouille avec sa conscience à ce sujet. Est-ce que moi par exemple j’accepte ces cadeaux : la réponse est oui. J’accepte tout : les porte-clefs en scoubidou, les crèmes anti-vergetures, les bonnets à pompon, les barils de lessive, et même les objets sans noms comme ces petites machines avec des diapos qui tournent (quelqu’un sait comment ça s’appelle ?). Bref, tout. Et j’avoue sans fierté particulière qu’il m’est arrivé de faire consciencieusement mon métier de pique-assiette lors de tournées de portes ouvertes pendant lesquelles je croisais de nombreux confrères qui savaient juger en connaisseurs ma recette du jour rien qu’en jetant un coup d’œil à ma besace bien garnie. Quant aux invitations aux soirées gracieusement arrosées et aux voyages de presse célébrant un lancement, c’est bien simple: j’irai à l’ouverture d’une enveloppe si on me le demandait.

En fait, la question pertinente serait : existe-t-il des journalistes, stylistes, pigistes, rédacteurs, blogueurs, qui refusent ce système : la réponse est oui. J’en connais une en tout cas. Suzy Menkes, qui n’est pas un nom connu du grand public mais qui est une gloire du monde des professionnels de la mode. La chroniqueuse de l’International Herald Tribune, a solennellement déclaré ceci : « mon éducation m’a appris qu’une femme ne pouvait accepter d’autres cadeaux que les fleurs et le chocolat ». Je ne suis pas intime avec Suzy Menkes et je ne sais pas si elle était sincère ou si elle faisait simplement un effet de manches, j’ai trouvé en tout cas que c’était une merveilleuse façon de dire qu’elle se refusait à tomber dans le système des petits arrangements entre amis ; le prestige unique dont elle jouit vient beaucoup de cette vigueur morale que personne, pour l’instant, n’a su prendre en défaut. Suzy Menkes, en quelque sorte, est la bonne conscience du journalisme de mode et je pense que nous la remercions tous pour cela. Il y a aussi des blogueuses qui en ont fait un argument de vente : je crois me souvenir que la célèbre Garance Doré stipulait dans son ancienne présentation qu’elle ne recevait pas les cadeaux ce qui, venant de la plus redoutable femme d’affaires de la blogosphère, ne manquait pas de sel quand on y pense. Je suis sur cependant qu’il y a d’autres incorruptibles mais qu’ils sont trop pudiques ou qu’ils jugent indignes d’eux de s’en glorifier.

L’autre question savoureuse serait de savoir si le lecteur en a conscience. Très difficile de répondre. Je pense que oui. Inconsciemment du moins, tout comme on sait que les médecins sont sollicités par les généreux visiteurs de l’industrie pharmaceutique. On peut dire avec fatalisme que c’est dans l’ordre des choses, c’est humain. Tant qu’il reste de la place pour le vrai coup de cœur journalistique, tout va bien.

Parfois cependant ça dérape.

J’emprunte cet échange de mails au blog http://foodintelligence.blogspot.fr/2012/10/connaissez-vous-marie-pas-claire.html , blog du critique gastronomique Bruno Verjus, à qui revient tout le mérite de cette discussion. J’assortirai juste cet emprunt de quelques réflexions personnelles.

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De : « Carine DARMON »
Date : 19 oct. 2012 15:13
Objet : TR: Parution dans les pages « PARIS » du magazine Marie Claire du mois de janvier 2013 de votre établissement « Chez Vivant »
Cc : « Jean-Paul LUBOT »

Bonjour,
Nous avons le plaisir de vous annoncer que votre établissement a été sélectionné par le magazine Marie Claire pour figurer dans la rubrique « le Paris de Jean-Paul Lubot », Directeur Général délégué du Groupe Marie Claire et éditeur de Marie Claire. Ce sujet paraitra dans le numéro du mois de janvier 2013 dans les pages « Paris ».

Afin de mettre en valeur au mieux votre établissement, nos équipes vous enverrons un photographe. Celui-ci prendra contact avec vous dans les prochains jours afin de convenir d’un rendez-vous pour des prises de vues.

Jean-Paul Lubot connaît votre établissement mais souhaiterait venir à nouveau dans votre restaurant pour tester et échanger sur votre carte.

Pensez-vous qu’il soit possible de l’inviter pour un diner à votre convenance ? Il sera accompagné.

En vous remerciant,

De : « Pierre Jancou »
Date : 19 oct. 2012 18:23
Objet : Re: TR: Parution dans les pages « PARIS » du magazine Marie Claire du mois de janvier 2013 de votre établissement « Chez Vivant »

Je n’ai jamais invité un journaliste en 24 ans de carrière dans la restauration.
Votre demarche me semble louche et frauduleuse.
Cordialement,
Pierre jancou
Vivant

De : « Jean-Paul LUBOT »
Date : 20 oct. 2012 21:18
Objet : Re: TR: Parution dans les pages « PARIS » du magazine Marie Claire du mois de janvier 2013 de votre établissement « Chez Vivant »
À : « vivant resa »

Bonsoir,
C’est une démarche extrêmement classique pour tester les cartes des restaurants, echanger avec vous et écrire les articles.
Marie Claire est le premier magazine féminin haut de gamme français (485 000ex / mois) et est reconnu pour son professionnalisme depuis plus de 50 ans. L’édition parisienne, dans laquelle vous étiez censé apparaitre, est diffusée a près de 100 000ex et touche près de 500 000 personnes habitant Paris et la région parisienne.
Vous avez le droit de refuser notre requête sans pour autant être insultant.
Nous en prenons bonne note, le regrettons et vous retirons de notre selection.
Cordialement.
Jean-Paul LUBOT
Directeur General delegue
Groupe Marie Claire

De : « Pierre Jancou »
Date : 21 oct. 2012 12:06
Objet : Re: Leur réponse est délicieuse

Si Vous Avez l’habitude de Vous faire inviter au restaurant Vous n’êtes pour moi absolument pas un journaliste gastro.
Continuez à vous occuper de mode ce sera mieux pour tout le monde.
Pierre Jancou

De : « Jean-Paul LUBOT »
Date : 21 oct. 2012 14:34
Objet : Re: Restaurant vivant
À : « vivant resa »

Je vois que vous n’avez absolument rien compris et que vous êtes définitivement désagréable.

Je n’ai jamais dit que j’étais journaliste gastro. Je suis l’éditeur de MClaire et DG du groupe (90 mags dans 35 pays). Tous les mois, nous faisons un « Paris by un membre de MC. Et c’est dans ce cadre qu’est intervenue notre démarche. Vous avez le droit de refuser sans être odieux.

Vous êtes le seul à réagir de la sorte… Et de manière aussi agressive. Les autres ont bien compris que c’était une opportunité de mise en avant de leur établissement dans un grand magazine. Et ils souhaitent naturellement organiser un moment de convivialité pour échanger…Vous n’avez rien compris et fait que confirmer votre pingrerie bien connue du milieu. Cet échange est désormais clos. Vous me faites perdre mon temps.
Cordialement
.Jean-Paul LUBOT Directeur Général délégué Groupe Marie Claire

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Tout d’abord, il me semble que la première demande émanant de Marie Claire est sinon légitime, du moins classique et polie. Le magazine demande la gratuité d’un repas pour deux et offre en échange une parution assortie d’une prise de vue. C’est un deal courant, correct. La réponse négative du restaurateur est justifiée par ses croyances : Pierre Jancou voit d’un œil noir de soupçons ce genre de pratiques qui ne correspondent pas aux us et coutumes d’une profession pour laquelle seules les critiques gastronomiques font loi. Deux philosophies différentes donc. Notons quand même que la réponse du restaurateur est salée et qu’elle revoit le magazine dans ses buts sans s’embarrasser des circonvolutions de la courtoisie.

Je pense que c’est le ton de cette réponse qui a picoté l’amour propre de Jean Paul Lubot, le directeur général délégué du Groupe Marie Claire, et c’est sans doute ce qui, de fil en aiguille, l’a amené à gratifier le restaurateur d’un superbe « vous confirmez votre pingrerie bien connue ». Ce sont des mots écrits sous le coup de la colère et qu’il faut replacer dans ce cadre. Gageons que ces mots ont dépassé sa pensée et qu’il serait mesquin de le lui reprocher. Que celui qui n’a jamais péché etc.etc.

Là où le bât blesse, ce n’est pas dans les noms d’oiseaux, si humainement compréhensibles, mais dans cette phrase terrible : « (nous) vous retirons de notre sélection ». C’est-à-dire que si le restaurateur ne veut pas offrir de repas, cela entraîne de facto un retrait de la chronique. Comme si c’était automatique. C’est terrible. Terrible parce que le DG connaissait déjà le restaurant, c’est clairement indiqué dans le premier mail : c’est même parce qu’il le connait et l’apprécie que le restaurant fait partie de sa sélection. Nous ne sommes donc pas dans le cas d’un test à l’aveugle où un chroniqueur va découvrir, juger et sélectionner un endroit et le soumettre objectivement à ses lecteurs. Non, nous sommes dans le cas où un professionnel de l’édition (qui vient avec le titre de directeur et non de journaliste, signalons le au passage) propose une parution contre services en nature. Et là je dis : attention ! Accepter un cadeau, c’est ok, et d’ailleurs je n’ai rien à dire là-dessus car je le fais souvent, solliciter un cadeau comme le fait Jean Paul Lubot, c’est déjà un peu plus limite, mais demander un « cadeau-sinon-il-n’y-a-pas-de-parutions », ce n’est plus du journalisme, ce n’est même plus de la communication, c’est un système proche du tripotage. Si le directeur général voulait offrir à ses lecteurs une chronique crédible de ses tables préférées, n’aurait-il pas été plus élégant – et honnête – de faire un article quand même sur le restaurant de Pierre Jancou? En conclusion, je dirais que, à défaut d’avoir été courtois, le restaurateur a défendu une éthique là où le dg a défendu une pratique. Je ne sais pas qui est le pingre dans cette affaire mais je sais où l’élégance véritable a été définitivement oubliée.

La bonne nouvelle, c’est que j’ai découvert une bonne adresse: Vivant, 43, rue des Petites-Ecuries, Paris-10e. Mo Gare-de-l’Est. Tél. : 01-42-46-43-55. Fermé samedi et dimanche. Formules à 29 et 39 € le midi ; à 50 et 70 € (menu carte blanche) le soir.