par Hervé Dewintre

Nicolas Guesquieres et Marie Amelie Sauvé tout sourire au défilé Yves Saint Laurent de l'automne-hiver 2012. Pour le défilé de l'été 2013, le sourire a disparu.

Nicolas Guesquiere et Marie Amelie Sauvé tout sourire au défilé Yves Saint Laurent de l'automne-hiver 2012. Pour le défilé de l'été 2013, le sourire a disparu.

C’est un encadré rouge dans le fil d’actu afp : c’est-à-dire une nouvelle de la plus haute importance. Ce même encadré habituellement réservé aux drames ou aux hommages nationaux. De quoi s’agit-il ? D’un communiqué laconique de PPR annonçant que la Maison Balenciaga et Nicolas Guesquiere ont pris la décision commune de mettre fin à leur collaboration.

J’imagine volontiers que la plupart de français regarde avec des yeux agrandis par la stupéfaction cette nouvelle en se demandant : mais qui est Nicolas Guesquiere ? Pour le microcosme parisien de la mode cependant, ce communiqué, je le dis sans aucune ironie, est effectivement une tragédie et moi-même j’en ai eu le souffle coupé.

Pourquoi les modeux parisiens sont-ils à ce point consternés ( voir même pour certains dramaqueens, bouleversés) par cette nouvelle ? Tout d’abord bien entendu, parce qu’elle proclame l’arrêt d’une aventure incroyable entre un surdoué natif du pas de calais, Nicolas Guesquière, et un groupe industriel, PPR, dont le président est breton et qui ont su, ensemble, ressusciter une « belle endormie » (figure poétique désignant une vénérable maison de couture qui s’approchait un peu trop dangereusement du précipice de l’oubli). Cet arrêt signe donc, chacun le soupçonne confusément, la fin d’une éclatante réussite nationale, avec le risque pour Balenciaga de redevenir une coquille vide et le risque, non pas pour Guesquière, mais pour nous, de voir ce génie partir sous d’autres cieux, à New York par exemple où il rejoindrait l’amie de toujours, la grande styliste Marie Amélie Sauvé qui a quitté le Vogue Paris pour l’édition US.

Pourquoi cette folie ? Que peut vouloir Guesquière, lui qui avait tout ? Une maison à son nom ?

Puisqu’aucun journaliste n’a, à ce jour, d’informations à divulguer à ce sujet, amusons nous, pour résorber l’angoisse que cette interrogation provoque sur nos fragiles systèmes nerveux, et entrons dans la peau d’un détective, ou d’un procureur, afin de décortiquer les indices qui s’offrent à notre réflexion pour dénouer les liens de cette ténébreuse affaire.

Les deux personnages qui dominent ce mystère sont bien entendu Pinault et Guesquière.

François-Henri Pinault, 49 ans, le richissime patron du groupe PPR, qui possède notamment la Fnac et la Redoute est le propriétaire de Balenciaga ; son père François Pinault construisit au nez et à la barbe de Bernard Arnaud, l’empereur de LVMH – et au prix d’une bataille terrible – un groupe de luxe à partir de l’achat de Gucci en 1999. À l’époque, Bernard Arnault dit furieux à ses troupes: « La redoute se lance dans le luxe » mais malgré ce cri de rage et de mépris, il ne sut empêcher l’éclosion d’un empire concurrent qui coup sur coup et avec l’aide de Tom Ford, fit l’acquisition de Yves Saint Laurent, de Yves Saint Laurent beauté, de Boucheron, puis en 2001 de Bottega Venetta, de Balenciaga, de Stella Mc Cartney et d’Alexander McQueen. C’est avec Nicolas Guesquiere que Pinault eut le plus de nez, car contrairement aux autres stars du groupe, le nordiste était relativement inconnu quand il entra chez Balenciaga en 1997. Guesquière était le joyau de Pinault.

Le premier élément d’enquête pourrait donc nous suggérer cette hypothèse : puisque Pinault a réussi récemment à faire entrer Hedi Slimane,ancienne star de LVMH (chez Dior Homme) dans le giron de son groupe PPR, Arnault se venge et lui vole Guesquière en profitant de l’amour propre blessé du créateur qui n’a pas été l’heureux élu choisi pour incarner la nouvelle ère Yves Saint Laurent. Saint Laurent! Guesquières y croyait tellement! Apres tout, même sa meilleure amie, Nathalie Marrec, présente à ses cotés depuis le début a été débauché de chez Balenciaga pour atterrir chez YSL l’année dernière, alors pourquoi pas lui?

C’est une hypothèse séduisante.

Ma conviction est que les ennemis d’hier sont les interlocuteurs de demain. L’homme qui se cache derrière ce séisme fashion pourrait bien se prénommer Bernard Arnault.

On peut aussi se demander ce qu’Arnault est en mesure de proposer à Guesquière. Car après tout, les marques stars du groupe LVMH sont déjà toutes entre de bonnes mains. Dior c’est fait, Vuitton pas question d’y toucher, Celine et Kenzo sont bien gardés aussi. Alors quelle maison ? Une nouvelle belle endormie? Moui, pourquoi pas. Ou bien, mieux encore, pourquoi pas une nouvelle maison, La Maison Nicolas Guesquiere ! Une source anonyme, mais de confiance, citée par Suzy Menkes indique que cette offre a bien été faite. L’un des enfants de M. Arnault, sa fille Delphine ou son fils Antoine, pourrait même présider cette nouvelle maison.

Bernard Arnault a toujours racheté des maisons, il ne les a jamais construites ex nihilo. Sauf une, qui fut son plus gros échec : Christian Lacroix. Créer une maison, c’est un investissement énorme et très risqué de surcroît. La situation doit certainement être délicate et les pourparlers en cours. Cependant, en permettant à Nicolas Guesquière de construire sa propre griffe, cela permettrait à Arnault de laver l’affront Lacroix, et provoquerait à n’en pas douter la rage de son ennemi de toujours, ce maudit Pinault qui lui vola Gucci en 1999. Cela voudrait dire, si on a l’âme un peu poète, que derrière toutes ces grosses machines industrielles, il y a toujours une place pour l’amour propre entretenu par de solides rancunes familiales et intergénérationnelles: ton père m’a volé Gucci, ma fille lui prendra Guesquière! Only in Paris.