par Hervé Dewintre. Texte et photos.

Le lin est de nouveau au cœur de l’innovation textile grâce au savoir-faire des filateurs et des tisseurs européens qui en ont renouvelé les touchers, les finitions, les enductions et les reliefs. étude de pardessus en lin tirée de l'exposition lin d'hiver, "my winter in linen" au salon Premiere Vision; scénographie Gilles Rosier

Le Nord est mon oxygène, ma patrie, mon jardin secret.

Bien évidemment, je connais les quolibets dont on accable mon cher pays : on moque volontiers ses terrils, ses corons, ses chtis. Ces sourires de pitié, je les accueille en général avec un beau rire de mépris mais je plains avec une commisération immense le malheureux qui ne connaitra jamais les vraies richesses de ma région. Pour toi, lecteur, qui n’acceptera jamais de te coucher dans le noir tombeau de l’ignorance, je vais dévoiler ici l’un des plus beaux trésors de l’Artois, de la Flandre et du Boulonnais.

Ce trésor, c’est le lin. Ne riez pas, le lin est un trésor ! Tout d’abord on lui doit la naissance de bien jolis mots, frais et délicats, comme « linge », « linceul », « lingerie », « crinoline ». « Toilette » lui-même viendrait du mot français « thieulette » qui est un lin léger, et certains historiens prétendent avec force que le nom de « Belgique » provient du celte « Belc’h » sous lequel on désignait la graine de lin.

Le lin en hiver my winter in linen automne hiver 12/13 photo prise sur l'exposition organisée par la CELC à Premiere vision. Scénographie: Gilles Rosier aidé des étudiants Esmod Paris.

Ensuite le lin est un spectacle. Un spectacle éphémère, attachant et subtil qui annonce la démission du printemps et le triomphe de l’été. La semaison se déroule à la fin du mois de février dans une terre finement préparée pour accueillir une racine pivot exigeante et gourmande. Cette terre l’attendait depuis 5ans, car elle s’était reposée en faisant pousser la betterave, la pomme de terre, le blé, le colza ou l’escourgeon. Cette racine grandit vite: plusieurs centimètres par jour et le 15 juin, c’est désormais une belle plante qui vient d’atteindre sa taille adulte (plus d’un mètre) : c’est le moment qu’elle choisit pour ouvrir ses fleurs qui ne vivront qu’une journée. Sur le bord de la nuit amincie, aux premières lueurs de l’aube, les pétales dévoilent une couleur imprévue : un délicat bleu de pastel. Quand l’astre atteint son zénith, un vieillissement brusque les foudroie et l’après-midi, le déclin est terminé, les pétales sont tombés. Des fleurs nouvelles s’ouvriront le lendemain et chaque soir, pendant deux longues semaines, sous un ciel crépusculaire, le champ se voilera d’un tapis aux couleurs de l’azur et des fonds marins.

"my winter in linen": Chemise de frac dress shirt Fleece “molleton” knit 64% linen 36% coton. Stonewashed linen weave 100%linen

Si cette poésie bucolique ne vous émeut pas, le citadin soucieux d’écologie sera certainement, je l’espère, plus sensible à un bilan environnemental remarquable. C’est bien simple : le lin est le champion des fibres écologiques. Pendant sa croissance au champ, un tracteur suffit et la nature fait le reste : le soleil parfois timide et pudique du nord suffit à lui procurer l’énergie nécessaire tandis que la pluie (toujours généreuse de ma région, notez le bien) couvrira tous ses besoins en eau. C’est une culture de rotation qui rejette peu de phosphates et de nitrates, un véritable puits de carbone : un hectare de lin retient chaque année 3,7 tonnes de CO2 ; ces chiffres ne vous diront rien mais c’est un avantage « vert » important. Disons donc simplement que le lin demande 5 fois moins d’engrais et de pesticides que le coton.

De plus, le lin ne produit pas de déchets : toute la plante est utilisée. Son huile servira par exemple à la confection du linoleum (qui lui doit d’ailleurs son nom), ses graines riches en omega 3 serviront à l’alimentation et de puissants développements industriels permettent désormais d’utiliser le lin non seulement dans la fabrication de textile, de ficelle et de papier (saviez-vous que le dollar US était en grande partie constitué de lin européen pour ses qualités de robustesse et de souplesse ? ) mais ce n’est pas tout : ses fibres courtes (qu’on appelle les étoupes) seront aussi utilisées pour la fabrication de sous toitures, de coques de l’iphone 4, de raquettes de tennis, de kayaks, de pare-chocs de voiture pour ne citer que ces quelques exemples pittoresques parmi de nombreux autres.

Ebauche de blazer “col écharpe”- preliminary sketch shawl collar blazer : navy linen basketweave 100% linen ; glazed black linen 100% linen

Enfin, si je devais agrémenter ce petit cv du lin par une rubrique « divers », je ne résisterai pas à l’envie de proclamer que le lin textile a une histoire superbe : si tumultueuse qu’elle nécessiterait de longs développements pour être parfaitement appréciée. Esquissons un portrait rapide en évoquant simplement les derniers voyages des pharaons, les strings de Cléopâtre « aussi blancs que le lait », les voiles de la flotte d’Alexandre Le Grand, les 19 versets de l’Ancien Testament célébrant sa pureté, la Gaule décrite par Plaute comme « recouverte de champs de lin », la passion de Charlemagne pour cette plante (au point d’en imposer la production et la consommation à chaque famille du royaume), la tapisserie de Bayeux, trésor de l’humanité. Citons également son développement dans les Flandres, la Bretagne et l’Anjou au XIIIe siècle, l’invention de la batiste par un tisserand de Cambrai, la crinoline à base de crin de chevaux, l’ apogée au XVIIe siècle quand il fût la fibre des Rois : la Cour de France où les chainses (chemises), les collerettes et les jarretières sont en lin le plus fin, la surenchère de fraises démesurées à la cour d’Espagne. Je couronnerai enfin ce triomphe en disant fièrement que 300 000 hectares étaient alors cultivés en France, que Louis XIV, le roi mégalo, en révoquant l’édit de Nantes nous priva du même coup du savoir-faire des Huguenots qui ne se firent pas priés pour gagner des contrées plus accueillantes, enfin je cite avec plaisir la grosse colère de Napoléon contre l’Angleterre et son insolente importation de coton.

Ebauche de caban marin - Preliminary sketch Pea coat - Raw canvas with navy coating 100 % linen

Le coton, voilà l’ennemi. Le coton qui se prête si bien à l’industrie du XIXe siècle tandis que la filature du lin nécessite des machines couteuses pour fibres longues. De plus, la culture et la transformation du lin nécessitent une main d’œuvre importante, qualifiée et locale. Le déclin fut donc foudroyant : la production française n’était plus que de 20 000 ha avant 1945.

Ebauche de robe drapé - preliminary sketch : draped dress Rosewood jersey 100% linen ('oeki tex dye' par Bel Maille) Coated linen gauze 100% linen

Le déclin du lin est maintenant terminé. Grâce à de nouvelles variétés et de puissants perfectionnements agricoles et industriels (qui ne retranchent en rien sa noblesse), le lin est de nouveau au cœur de l’innovation textile grâce au savoir-faire des filateurs et des tisseurs européens qui en ont renouvelé les touchers, les finitions, les enductions et les reliefs. J’en veux pour preuve que la Chine (qui a un brave toupet) nous achète sans discuter 80% de notre production.

Ebauche de robe drapée en dentelles - preliminary sketch draped dress Leavers linen lace 80% linen 20% Pa (dentelles solstiss) Open weave 50% linen 50% Alpaca Crêpe linen jersey 54% linen 37% Vi 9% Pa (Guigou france)

L’un des grands architectes de ce renouveau est la confédération européenne du lin et du chanvre européen qui fut fondée en 1951 : un Lieu de réflexion et de concertation pour 10000 entreprises européennes. Cette confédération – avec sa plateforme de promotion baptisée CELC Masters of LINEN- a réussi à favoriser la compétitivité et l’innovation sans pour autant galvauder le prestige de ce noble textile et sans perdre de vue ses immenses qualités écologiques. Son directeur de la communication est Alain Camilleri, il est aidé de professionnels passionnés comme par exemple Marie-Emmanuelle Belzung ou encore Catherine Dauriac, journaliste troubadour qui chante dès qu’elle en a l’occasion les louanges du lin auprès d’une large communauté de « followers »: ensemble, ils ont réussi à ressusciter au sein de la planète mode le souffle du désir pour la plus vivante des fibres naturelles.

Car le lin a de merveilleuses qualités qu’on ne connait pas toujours ou qu’on a parfois oubliées.

Parmi ses nombreuses vertus, citons la plus enviable : le lin est bon pour la santé. C’est un « anti-stress » qui diminue la température et la tension musculaire de son heureux porteur. Il est même scientifiquement reconnu que le sommeil est plus réparateur dans des draps de lin. C’est un isolant naturel qui apporte de la fraicheur en été et qui réchauffe agréablement en hiver. Pourquoi ? Parce que ses longues fibres, non seulement isolent et emprisonnent l’air mais possèdent également un puissant pouvoir d’absorption de l’eau. Cette propriété vient des « pectines » qui sont des composés qui associent les fibres entre elles. On retrouve ces « pectines » dans les textiles en lin ce qui leur confèrent un caractère « vivant » puisqu’elles peuvent réguler la température. Elles se gorgent d’eau ou en libèrent selon les conditions climatiques sans provoquer de sensation d’humidité au toucher. De plus, comme un textile en lin régule plus rapidement les écarts de température, il ne provoque pas d’irritations à la différence des textiles synthétiques. Il a été prouvé que des médications effectuées à l’aide de tissu de lin accélèrent la guérison de certaines maladies de peau. Une serviette de toilette en lin n’irrite jamais car le lin est doté de propriétés antiallergiques et antibactériennes. Enfin, comme le lin absorbe la transpiration, je vous laisse deviner le merveilleux avantage olfactif que l’on peut en tirer dans le commerce des baskets.

Etude de bottine - study ankle boot ; Raw canvas with navy coating 100% Linen

La confédération européenne du lin et du chanvre a ouvert un showroom à Paris dans lequel les créateurs peuvent trouver une « matériauthèque », une « filothèque » et une « tissuthèque », mais aussi un accompagnement à la création, une aide au « sourcing » (c’est le mot professionnel pour dire l’approvisionnement) et des cahiers de tendances. Un endroit parfait pour permettre à tous d’apprendre ou de réapprendre les vertus magiques du lin, et de faire connaissance avec ces nouvelles possibilités et ses nouveaux mélanges. Parmi ces merveilleuses nouveautés, citons tout d’abord la Maille en lin qui allie toutes les qualités du lin, sa douceur au toucher, son confort, sa brillance, mais qui ne se froisse pas. Cette maille permet au lin de se faire une place de choix dans nos vestiaires d’intersaison, au printemps ou en automne. Il faut citer aussi le lin d’hiver, qui mélangé avec de la laine, du cashmere ou de la soie fait une superbe percée chez les tisseurs.

Ebauche robe couture - Sketch couture dress Houndstooth devore linen 80% linen 16% Pe -4% silk Golden yellow linen weave 100% linen

Les photos qui illustrent cet article ont été prises à Première Vision qui est le premier salon mondial des tissus d’habillement. Deux fois par an, tous les professionnels de la filière textile affluent en rang serrés au parc des expositions de Villepinte pour y découvrir les nouvelles propositions de quelques 700 tisseurs provenant de 28 pays différents. On touche les tissus, on note les dernières tendances, on découvre les nouvelles gammes de couleurs. Les photos sont interdites aussi tout le monde a un calepin à la main et même parfois, un nuancier pantone. Le cycle de la mode commence ici et les rares créateurs qui font l’impasse sur ce rendez-vous sont bien audacieux : on ne fait pas de mode sans d’abord se passionner pour le tissu. C’est donc dans cette profusion qu’à chaque édition du salon, la CELC Masters of Linen propose sur son stand une exposition dédiée aux puissantes possibilités créatives du Lin Textile. Les deux dernières éditions ont offert aux regards des visiteurs une scénographie éclatante signée Gilles Rosier.

La première édition était très intéressante car elle était consacrée au « lin d’hiver ». Pour l’occasion, un vestiaire éphémère se déployait en demi-silhouettes non finalisées : le tissu dans lequel elles avaient été coupées apparaissait dans toute sa fibreuse beauté. Parka, pull irlandais, trench, robe couture : le visiteur pouvait soupeser, caresser, s’étonner et inviter son imaginaire dans des utilisations inattendues du lin, une matière qu’on croit, bien à tort, réservé à la saison estivale. L’édition consacré au lin d’été, plus attendue, n’a cependant pas démérité tant les mouvements inédits et les merveilleux tombés d’un lin décliné dans de superbes nuances de beiges, de crèmes et de blanc, frappaient le regard. Toutes mes photos sont tirées de ces deux superbes expositions.

Etude de manche conique - study conical sleeve Iridescent linen gazar 88% linen 12% viscose

Comme je ne pouvais pas terminer cet article qui est en fait un long cri d’amour pour le lin, sans faire de suggestions shopping : je vous propose la Basket 100% lin irisé BENSIMON ! une édition limitée à commander en ligne sans tarder (s’il en reste) sur www.bensimon.com ( 38,50€ la paire) ou www.sarenza.com (44€ la paire) ! Tout d’abord parce que les tennis Bensimon sont les plus confortables du marché, et ensuite, comme vous le savez désormais, le lin absorbe la transpiration : très utile pour lutter contre les mauvaises odeurs.

Tennis en lin irisé Bensimon

Mon autre suggestion est une adresse : Maison de Vacances, située au Palais Royal. C’est une société française totalement indépendante fondée par Michèle Fouks, une amoureuse du lin, en 1995. Depuis l’année 2000, elle est dirigée par sa fille Emmanuelle Fouks et par Nicolas Mauriac. On trouve ici des produits exclusifs pour la maison. Le lin brut naturel est allié aux matières les plus nobles. Le credo de la maison suffit pour l’aimer déjà : « la création contre la copie, la dignité contre l’exploitation… Nous refusons de concevoir le design autrement. »

Maison de Vacances : 63-64 galerie de Montpensier jardins du palais royal 75001 Paris tel : 33(0)1 47 03 99 74 info@maisondevacances.com
www.maisondevacances.com