par Hervé Dewintre

« Maison STEIGER Bottier », 33 avenue Matignon à Paris. « L’excellence de la chaussure sur mesure ». 30 mètres de façade. Un élégant hôtel particulier dont l’étage supérieur est réservé aux bureaux. L’atelier est au rez-de-chaussée, accolé au show-room  dans lequel se déroulent la prise de mesures et les essayages  car il fait office de salon privé pour de rares clients privilégiés. Des clients et des clientes car la maison Steiger est le dernier bottier de Paris à faire du sur mesure pour femmes. Le dernier.

Maison Steiger Bottier 33 avenue matignon photo herve dewintre

Maison Steiger Bottier 33 avenue matignon photo herve dewintre

En pénétrant dans ce salon, les plus curieux peuvent, en jetant un regard oblique assorti de quelques pas indiscrets, apercevoir dans une pièce voisine les artisans au travail. Ce jour-là, deux hommes sont à leur poste. Le plus âgé des deux s’affaire au fond de l’atelier. Je suis aimanté vers lui :, cet homme-là, aux gestes appliqués et délicats, à l’allure modeste, au regard franc mais plein de bonté, auréolé de lunettes rondes qui en accentuent la chaleur, a dû passer sa vie aux pieds des plus grandes. Quelques minutes plus tard, je sais que je ne me suis pas trompé.

michel boudoux photo herve dewintre

michel boudoux photo herve dewintre

Michel Boudoux (c’est son nom) les a visiblement toutes connues. Ces mythes lointains ne furent pas pour lui des légendes mais des relations de travail.

1954, Michel travaille chez René Mancini, un célèbre bottier. Une créatrice, vient de rouvrir sa maison et elle charge Mancini de réaliser les souliers de ses rêves. Durant les trois années que dura cette collaboration, Michel sera en relation direct avec elle. Elle, vous l’avez deviné, c’est Coco Chanel.

Michel lui apporte les prototypes rue Cambon. Il essuie le mauvais caractère notoire de Mademoiselle mais le travail est intéressant : il buche sur la première paire de sandales bicolores Chanel et se  creuse la tête sur la conception de cette sandale qui deviendra mythique avec ces brides latérales devant à la fois être fines, souples, et suffisamment solides pour maintenir le pied. Mais le caractère fougueux de Mademoiselle casse clairement les pieds à Mancini qui pour s’en débarrasser lui recommande alors Massaro, la suite de l’histoire est connue.

walter steiger bottier photo herve dewintre

Les souvenirs de Michel ne sont pas des anecdotes mais des leçons d’Histoire. La liste des femmes devant lesquelles il s’est personnellement agenouillé me donne le tournis : Jackie Kennedy, Greta Garbo, Maria Callas, Grace de Monaco ; il réalisa les souliers portés par Audrey Hepburn dans My Fair Lady ou ceux d’Arletty dans Gigi. Il fit également  et régulièrement les souliers pour les présentations des collections de Balmain, de Givenchy,  de Fath ou encore de Balenciaga.

dessin empreinte walter steiger bottier photo herve dewintre

dessin empreinte walter steiger bottier photo herve dewintre

walter steiger bottier  photo herve dewintre

walter steiger bottier photo herve dewintre

Ses yeux s’illuminent de fierté quand il m’explique que sa boutique fut, avenue Montaigne, le noble vis-à-vis du Plaza Athénée durant  vingt  ans, une vingtaine d’année qui me semble avoir été celle de son bonheur le plus complet. Sa voix s’étrangle quand il évoque la disparition de sa femme qui précéda de peu la disparition de sa motivation. Son visage s’égaille pour parler des jeunes femmes apprentis qu’il forme dans une association et ses joues rougissent de bonheur quand il mentionne sa fille qui a choisi de suivre la vocation paternelle et qui travaille maintenant chez John Lobb.

chaussure walter steiger photo herve dewintre

chaussure walter steiger photo herve dewintre

les outils du bottier photo herve dewintre

les outils du bottier photo herve dewintre

walter steiger bottier photo herve dewintre

Je quitte Michel songeur et je visite enfin le salon privé. Les bottes cavalières rouges de Beyoncé s’abritent du regard du passant derrière un épais rideau noir. Les essentiels de la grammaire  de Walter Steiger, créateur suisse de souliers mondialement connu depuis le début des années 60 sont ici. Le cuir fluo, les bottes cavalières à talon, la multitude de forme de talons. La forme, la ligne, la simplicité. Une collection vaste qui peut habiller la femme du matin au grand soir. Je n’insiste pas sur le nombre et le nom des créateurs qui font appel au savoir-faire Steiger pour élaborer les chaussures de leurs défilés : la liste est trop longue. Deux à quatre mois d’attente selon le modèle homme ou femme : de la prise de mesure à la création d’un moule en bois, la création commence après un essayage à l’atelier. La mise en forme et l’assemblage suivent. C’est long forcement, mais nous n’achetons pas ici de la fast fashion ni même un accessoire de luxe. Nous achetons ici l’excellence et son supplément d’âme. Une cliente arrive. Je m’éclipse pour  les laisser travailler. Dans quelques minutes, Michel posera son genou au sol pour commencer les premiers essayages. Noble artisan, devant la cliente tu t’agenouilles, mais moi, devant toi, je m’incline.

 artisan bottier en atelier photo herve dewintre

l'intelligence de la main photo herve dewintre